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A Paris, Yassin Al Haj Saleh vient poser “La Question syrienne” à la conscience d’un monde amorphe

Il était déjà venu l’an dernier à Paris présenter son ouvrage Récits d’une Syrie oubliée, inspiré par son passé de détenu politique dans la Syrie d’Hafez el-Assad où c’était un crime, comme bien d’autres choses en soi inoffensives, que d’être membre du Parti communiste. Incarcéré à vingt ans, il ne retrouverait la liberté que seize ans plus tard.

De retour en France, Yassin Al Haj Saleh, dissident politique de longue date en Syrie, venait une fois encore promouvoir un livre, cette fois consacré à une Syrie que personne ne peut ni ne doit oublier, la Syrie d’aujourd’hui, celle de la révolution qui fait face à la dictature de Damas et au terrorisme de Daesh tout à la fois, celle où son frère Firas est depuis 2013 détenu par Daesh à Raqqa, «capitale» autoproclamée du «califat» où se terre l’organisation terroriste, et où son épouse, Samira Khalil, était parmi les personnes enlevées en décembre 2013 à Douma avec l’avocate Razan Zaïtouneh, sans que l’on ait depuis aucune nouvelle d’elle.

La Syrie telle qu’elle est et telle qu’elle doit ou non devenir, en un mot, La Question syrienne, ainsi qu’il a choisi d’intituler cet ouvrage, en fait un recueil d’articles que Yassin Al Haj Saleh a écrits en langue arabe et qu’ont traduit en français Nadia Leïla Aïssaoui, sociologue, Chargée de Projets au Fonds pour les Femmes en Méditerranée, ainsi que Ziad Majed, politologue, Professeur de Relations internationales à l’Université américaine de Paris, et l’éditeur de l’ouvrage, Farouk Mardam Bey, Directeur de Sindbad-Actes Sud.

Après plusieurs réunions où le public parisien s’était pressé pour l’entendre et le rencontrer, Yassin Al Haj Saleh retrouvait ce 12 mai au soir, au Site Pouchet du Centre national de Recherches scientifiques (CNRS), toujours à Paris, un auditoire plus intimiste pour se livrer plus librement et en profondeur, oubliant un instant les contraintes et les urgences qui sont les incontournables de la promotion littéraire.

Couverture

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De g. à d. : Yassin Al Haj Saleh, Nadia Leïla Aïssaoui et Farouk Mardam Bey.

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Ziad Majed

Franck Mermier : Avec la révolution, enfin, la Syrie s’éveille à elle-même

La rencontre s’est ouverte sur quelques mots de présentation de Franck Mermier, Directeur de recherche au CNRS et auteur de plusieurs ouvrages publiés chez Sindbad-Actes Sud, déjà présent en avril 2015 à l’Institut du Monde Arabe aux côtés de Yassin Al Haj Saleh.

La Question syrienne, que composent huit articles écrits au cours des quatre dernières années, rejoint ce qui est déjà un conséquent flot d’édition de travaux d’analyse de la situation en Syrie, avec plus récemment Les portes du néant de Samar Yazbek et Le cauchemar syrien, signé d’Ignace Dalle et du regretté Wladimir Glasman. En fait, remarque le chercheur, la production littéraire syrienne depuis le début de la révolution dépasse et de loin en volume celle que l’on peut recenser depuis le début de la dictature du parti Baas des Assad ! «C’est l’appropriation de la société syrienne par ses acteurs qui, auparavant, en étaient totalement exclus,» relève Franck Mermier. «La révolution aura eu, à tout le moins, ce bon résultat.»

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Franck Mermier

Certes, il existe en Syrie des universités, et en leur sein des départements de sociologie, d’histoire et de sciences politiques. Pour autant, celles-ci empêchaient entièrement tout travail d’enquête par des Syriens sur la société syrienne. Pour la première fois donc, avec la révolution, des Syriens parlent de leur pays, qui plus est de manière libre, et c’est dans ce contexte que Yassin Al Haj Saleh pose à son tour, aujourd’hui, La Question syrienne.

Nadia Leïla Aïssaoui : «Transmettre sans trahir»

Invitée par Franck Mermier à partager les raisons qui l’ont amenée à vouloir prendre part à la traduction en français des écrits de Yassin Al Haj Saleh, Nadia Leïla Aïssaoui, qui a elle-même connu un contexte de guerre civile et de terrorisme dans son Algérie natale, a évoqué tout d’abord l’intérêt académique de la tâche ainsi entreprise, tout le travail de sociologie politique et d’analyse qu’a réalisé Yassin Al Haj Saleh étant passionnant, pertinent et difficilement trouvable en langue française à ce jour.

Quand un Syrien écrit sur la société syrienne, surtout Yassin Al Haj Saleh qui la connaît si bien, étant passé par l’incarcération et ayant vécu la violence, les grilles d’analyse sont extrêmement holistiques, complètes, d’où l’importance de connaître la Syrie à travers un tel regard, la littérature fournissant de nombreuses analyses extraordinaires mais, en parallèle, le travail académique disponible à un public francophone demeurant rare.

La Question syrienne constitue en cela un recueil d’articles particulièrement intéressant, puisque notre devoir d’informer sur la révolution syrienne est primordial et l’ouvrage apporte de précieux éléments de compréhension de la situation réelle sur place.

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Une deuxième raison est que ce livre sort les Syriens de l’anonymat. Très souvent, le peuple syrien en lui-même est nié, au profit de la géopolitique des régimes et des enjeux internationaux. En lisant ce livre, l’on voit que toutes les communautés et la dynamique au sein de la société qui s’est développée pendant la révolution syrienne montrent un visage de tous ces gens ordinaires en Syrie que l’on occulte habituellement, et qui, grâce à Yassin Al Haj Saleh, sortent enfin de l’ombre.

La troisième raison est que ce livre inscrit la révolution syrienne dans l’histoire. Yassin Al Haj Saleh a réalisé un travail qui offre beaucoup de recul, tâche d’autant plus ardue que la révolution est toujours en cours. Ce travail de recul et d’historisation de la révolution syrienne est très précieux, il a été anticipatif de beaucoup d’événements, hélas ; déjà en 2012, Yassin Al Haj Saleh évoquait la montée du nihilisme guerrier, et à l’avenant, des groupes islamistes radicaux au cas où le régime ne cesserait d’asséner sa violence aveugle, ce qui fut précisément le cas. C’est pourquoi La Question syrienne n’est pas seulement un recueil d’analyses sociologiques et politiques, mais aussi un livre-témoin de l’abandon de cette société syrienne par la communauté internationale, qui est restée aveugle et sourde à ses appels, ce pour des considérations géopolitiques ou autres qui n’excusent en rien son attitude.

En quatrième raison, Nadia Leïla Aïssaoui a évoqué, à titre plus personnel, le défi qu’avait représenté pour elle cette traduction. «J’ai toujours aimé créer des passerelles entre les personnes, et j’ai donc très à cœur de transmettre sans trahir la pensée de la personne et de m’amener au plus près de la structure linguistique de l’autre. C’est un défi qui a toujours été très important chez moi, ainsi qu’une façon de restituer un récit aussi fidèlement que possible ; autant vous dire que je me suis beaucoup amusée sur certains mots, certaines phrases, notamment des jeux de mots intraduisibles !». Mais surtout, à présent, disposant de cet ouvrage en français, le public francophone n’a plus aucune excuse. Il ne sera plus possible de dire «nous ne savions pas, rien n’est disponible en français». Toute l’analyse faite dans ce livre de la société, du régime, de cette violence aveugle, enlève tout alibi à qui, uniquement francophone, voudrait dire «nous ne savions pas» pour excuser son indifférence au drame syrien.

Enfin, une cinquième et dernière raison, tout aussi personnelle, est la manière dont nous nous sentons toutes et tous pétrifié(e)s, impuissant(e)s, face au sort de la Syrie. Prendre part à cette traduction était donc une manière d’agir, de contribuer à cette lutte pour la liberté, puisque nous en sommes épris et possédons ces principes qui sont valables pour nous mais aussi pour les Syriens, rien ne pouvant justifier qu’ils en soient privés. «Pour moi, traduire est une façon, et la formule est de Pasolini, de ‘dénoncer de l’intérieur’, car moi aussi, comme Yassin, j’ai perdu des amis à cause de ce régime sanguinaire syrien, comme Yassin, j’ai des amis qui sont là-bas en détention, et c’était pour moi une évidence de participer à ce projet.»

Pour conclure son propos, Nadia Leïla Aïssaoui a adressé une question à Yassin Al Haj Saleh : avec tout ce qu’il a vécu, toute la douleur de sa trajectoire, comment fait-il pour garder du recul et réussir à travailler sans relâche, sans haine et sans pathos ?

«Je n’ai ni rancune ni rancœur, seulement de la colère», a répondu Yassin Al Haj Saleh, assisté d’une interprète. «Je peux aussi dire que l’expérience de la prison m’a vacciné contre le désespoir. J’ai acquis une capacité à faire face à des situations désespérantes très dures sans user de mécanismes destructeurs. Et le travail est une façon d’éviter d’y avoir recours. De longue date, il n’y a plus en moi de frontière entre l’intime et le public. Depuis l’emprisonnement de Firas et l’enlèvement de Samira, la limite entre les deux a complètement disparu.»

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Farouk Mardam Bey : Choisir les mots des maux de la Syrie

La Question syrienne est le résultat, a rappelé Franck Mermier, d’une sélection opérée entre trois cent quatre vingts textes écrits entre mars 2011 et novembre 2015, Yassin Al Haj Saleh animant depuis Istanbul le site Al-Jumhuriya qui publie de nombreux articles et organisant de nombreux débats avec la société turque. Comment, dès lors, le choix s’est-il opéré ? La réponse à cette question est revenue naturellement à l’éditeur, Farouk Mardam Bey.

Indéniablement, le processus a été long, a confirmé le Directeur de Sindbad-Actes Sud, dont le premier projet était en fait de réaliser plusieurs anthologies des articles de Yassin Al Haj Saleh. En accompagnant au plan éditorial le soulèvement arabe depuis 2011, il fallait accorder une place particulière à la situation en Syrie. «Non pas seulement parce que je suis syrien,» a précisé Farouk Mardam Bey, «mais parce que la situation en Syrie est la plus extrême, et celle qui exprime à la fois toute la force de ce soulèvement, mais aussi la force de la contre-révolution face à ce soulèvement, la mobilisation de toutes ses forces pour y faire échec».

Aussi bien, a poursuivi l’éditeur et co-traducteur, Nadia Leïla Aïssaoui et Ziad Majed que lui-même avaient traduit quelques textes de Yassin Al Haj Saleh pour des sites Internet, tels que Mediapart, ainsi que dans des revues pour lesquelles Farouk Mardam Bey avait travaillé sur des textes plutôt courts, issus de la série des chroniques que publiait Yassin Al Haj Saleh dans la presse quotidienne notamment au Liban. Ici, le but était différent et le choix des textes a été le résultat d’un travail en commun entre Yassin Al Haj Saleh et ses trois traducteurs pour arrêter une liste de textes.

Hors de question de publier un livre trop épais, car il devait être facile à lire, accessible au grand public et d’un prix abordable ; un imposant pavé était donc exclu, même si l’œuvre originale se prêtait aisément à sa réalisation. Le fil conducteur devait être la publication de textes essentiels. Comment les quatre initiateurs de l’ouvrage ont-ils déterminé quels textes l’étaient ou non ?

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D’abord, il s’agissait tout à la fois de comprendre le soulèvement et la pensée de Yassin Al Haj Saleh au cours des cinq années écoulées. Aussi le premier texte date-t-il de juin 2011, trois mois après le début de la révolution, et le dernier, d’octobre-novembre 2015. Entre les deux, les textes proposés offrent une histoire «en filigrane» du soulèvement et permettent de suivre l’évolution de la pensée de Yassin Al Haj Saleh quant à la situation en Syrie.

Ensuite, il fallait mettre l’accent sur les textes où Yassin Al Haj Saleh développe un certain nombre de concepts qui sont à l’œuvre aujourd’hui dans le conflit syrien. L’on trouvera donc dans ce livre un certain nombre de choses que l’on ne lira pas dans des analyses de la situation en Tunisie, en Algérie ou ailleurs ; par exemple, celui concernant la montée du nihilisme guerrier en Syrie, car il s’agit d’un facteur propre aux événements dans ce seul pays.

C’est encore plus évident dans le dernier article, qui est synthétique et que les traducteurs ont reçu alors qu’ils étaient déjà en train de traduire les premiers, son titre étant «Le sultan moderne». Ce texte met en lumière d’une manière très précise – et originale – toutes les dualités qui définissent le régime syrien, une situation qui ne ressemble à aucune autre. Bien entendu, Zine el Abidine Ben Ali en Tunisie et Hosni Moubarak en Égypte étaient eux aussi des dictateurs, mais la Syrie présente malgré tout des spécificités, car la dictature des Assad est complètement différente dans sa démarche et dans sa manière d’exercer le pouvoir de toutes les autres dictatures connues, que ce soit dans le monde arabe ou même au-delà. On peut y voir un mélange de Corée du Nord, de dictature militaire latino-américaine, de régimes despotiques d’Afrique subsaharienne et même des anciennes démocraties populaires d’Europe de l’Est.

En fait, le régime ne repose que sur un nombre limité de piliers, et c’est là ce que Yassin Al Haj Saleh souligne très bien dans le dernier article composant La Question syrienne.

Enfin, Yassin Al Haj Saleh est un essayiste, et de plus en plus dans ses écrits, l’on remarque une recherche de la forme. Ce qui est particulièrement visible dans deux articles :

– «Assad ou personne», inspiré du slogan que scandent les partisans du régime de Damas et à partir duquel Yassin Al Haj Saleh analyse toute la mécanique de la contre-révolution,

– «Un portrait, deux drapeaux et une bannière» où, à partir du constat de l’existence de trois drapeaux en Syrie – République arabe syrienne, révolution syrienne, et enfin Daesh – ainsi que des portraits du Président et de la «famille royale», Yassin Al Haj Saleh résume la situation et les forces en présence en Syrie à travers ces différents éléments symboliques.

C’est là une recherche en vue d’aborder la situation politique de manière originale, qui ne soit pas «seulement» universitaire ou académique.

Il y a en conclusion un texte sur lequel Ziad Majed a particulièrement insisté, «L’idée républicaine et la révolution syrienne», estimant impensable que le livre sorte en français sans que cet écrit soit mis en évidence, puisqu’il traite du concept même de la république. «Yassin n’était pas sur ce point-là le plus enthousiaste, d’ailleurs ! Mais nous avons tenu bon et nous l’avons forcé à accepter !», conclut Farouk Mardam Bey avec un regard complice à Yassin Al Haj Saleh, qui ne parle pas le français mais le comprend presque parfaitement.

«Je dois dire que Nadia, Ziad et Farouk sont d’authentiques partenaires,» répondit-il à son éditeur et ami, «tant par leur contribution au choix des textes que parce qu’ils connaissent beaucoup mieux que moi la société française, donc aussi ce que seront les cadres de réception de ce texte. Bien sûr, ils sont aussi mes camarades et partenaires dans la cause, et notre amitié a grandement influé sur nos traductions, car la perception mutuelle de l’arabe et du français n’en a été que rendue plus fluide.»

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Pourquoi La Question syrienne ?

Pour Franck Mermier, qui commenta ainsi l’intervention de Farouk Mardam Bey et la réaction à celle-ci de Yassin Al Haj Saleh, une traduction est un travail souvent méconnu, car il s’agit de la rencontre du traducteur et du texte mais aussi, surtout en pareil cas, du traducteur et de l’auteur. Dans le cas de La Question syrienne, la proximité personnelle entre l’auteur et ses traducteurs offre au lecteur un travail extrêmement abouti.

Se tournant vers l’auteur de La Question syrienne, il l’interrogea justement sur ce titre, qui semble établir un parallèle avec la «question juive», la «question palestinienne» et «la question d’Orient», entre autres. On a le sentiment de comprendre que la «question syrienne» est le reflet de l’état du monde, dépassant de loin la seule Syrie et constituant ce que l’anthropologue français Marcel Mauss appelait un «fait social total», un événement politique total dans lequel peut se lire l’état du monde tout entier à ce jour.

Est-ce bien l’intention que Yassin Al Haj Saleh voulait exprimer par ce titre ?

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«Au départ, Farouk avait proposé ce titre et je n’étais pas enthousiasmé. Il s’agit de l’écrit d’un homme impliqué dans l’événement, sans bénéficier d’un recul particulier, et non d’un ouvrage suivant de loin ce qui s’est produit. Si l’on se réfère aux ‘question juive’, ‘question palestinienne’, ‘question d’Orient’, ce sont des questions qui ont été abordées par les historiens et qui nous accompagnent depuis très longtemps, déjà un siècle en ce qui concerne le déclin de l’Empire ottoman, soixante-huit ans pour la question palestinienne depuis l’établissement de l’État d’Israël, encore plus pour la question juive depuis les persécutions en Europe, et aujourd’hui encore, elle n’est pas résolue. Ce sont là des sujets de réflexion pour les historiens, pas pour les gens auxquels ce livre s’adresse.»

Cependant l’ouvrage s’intitule bien ainsi. Pourquoi ? «Après lecture, pourtant, j’ai trouvé ce titre très adéquat. La Syrie s’est mondialisée, ce qui s’y passe est devenu un problème mondial. Cette ‘question syrienne’ ne concerne plus seulement les Syriens, ce sont maintenant soixante-dix États qui y sont partie prenante. En partie à travers la présence de jihadistes provenant de nombreux pays, c’est vrai, mais il faut aussi bien admettre que c’est l’état du monde entier qui est en train de changer, car le monde est en train de se ‘syrianiser’.»

Le système international, le jeu des puissances régionales et l’édification des murs aux frontières de l’Europe sont en effet liés à la question syrienne, a confirmé Franck Mermier. L’on voit bien que la question syrienne est devenue une question du contemporain, qui s’inscrit pleinement dans notre temps.

Écarter Assad et les salafistes pour sauver la Syrie

Au-delà de la recherche de la forme, a poursuivi le modérateur, cet ouvrage étonne de par l’analyse de la société syrienne qu’il propose à travers quatre aspects bien ciblés :

– La Syrie des Assad,

– La République arabe syrienne,

– La Syrie rebelle,

– La Syrie salafiste.

Comme voie de sortie, Yassin Al Haj Saleh propose une alliance entre la République arabe syrienne – à distinguer strictement de la Syrie des Assad – et la Syrie rebelle. Comment cela se traduit-il ?

«Le texte dont nous parlons ici, je l’ai écrit à Douma en 2013. Il s’agit d’une observation de terrain, à une époque où j’étais là-bas dans la clandestinité, ayant passé ainsi cent jours dans la Ghouta. Ce que j’ai observé sur le terrain, c’est un conflit à l’intérieur même de la révolution syrienne : au drapeau de la Syrie rebelle s’oppose le drapeau noir des salafistes avec toutes ses variantes de l’époque, dont Daesh ne faisait pas partie à ce moment-là. Mais le symbole syrien, le vrai, était toujours Bachar el-Assad, icône nationale omniprésente sous la forme de statues et de portraits envahissant le paysage urbain. Le drapeau national de la République arabe syrienne est presque inconnu en Syrie ; parfois, on le trouve dans les écoles, mais si mal entretenu que les couleurs sont passées et fades. Cette dynamique m’a interpellé et j’ai essayé de comprendre ce qu’elle dissimulait.»

Aux quatre Syrie qu’il mentionne dans son livre, Yassin Al Haj Saleh en ajoute une cinquième, apparue après la parution de celui-ci : la Syrie kurde, incarnée par le Rojava qui a proclamé entretemps son autonomie fédérale. Celle-ci a également fait l’objet d’une analyse de Yassin Al Haj Saleh mais qui, par la force des choses, ne figure pas dans La Question syrienne.

L’essence de cette analyse est que l’avenir de la Syrie dépend d’un enjeu d’alliance entre la République arabe syrienne et la révolution. La Syrie nouvelle doit impérativement écarter et le salafisme et les Assad, les chances d’une telle alliance étant minimes si Assad reste. «La vraie Syrie est celle de la révolution et de la société civile. Cependant, j’émets une réserve quant à une tendance actuelle à vouloir éradiquer ce qu’est la Syrie historique depuis cinquante ans ; faire une telle chose ne peut que nous paralyser pour l’avenir.»

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Une Syrie nouvelle sociale, protégeant les libertés et solidaire des Arabes

Un deuxième point sur lequel insiste Yassin Al Haj Saleh est la question sociale en Syrie.

«De longue date, les campagnes des provinces syriennes sont impliquées dans la vie publique, et j’ai très peur que, dans les milieux de la révolution, avec l’accroissement de l’ingérence internationale et la croissance des tendances néo-libérales, on n’en vienne à négliger cette question sociale.»

Troisième point essentiel pour l’auteur de La Question syrienne : le respect des libertés, notamment en ce qui concerne l’habillement, le droit de sortir ou non, et ce sont là les femmes qui sont les plus concernées par le problème.

Enfin, Yassin Al Haj Saleh défend l’idée d’une solidarité arabe. On ne peut développer une notion de la Syrie qui s’inscrive contre ce qui se passe en Palestine, en Irak ou ailleurs. Il ne s’agit pas de créer un nouveau panarabisme, mais plutôt d’affirmer une solidarité avec les pays arabes.

Le nihilisme guerrier, une convulsion délétère de l’Islam

Franck Mermier a rappelé la vivacité du débat sur la Syrie ici même en France, le conflit syrien ayant atteint y compris l’Europe par l’afflux massif des réfugiés, dont l’impact sur les politiques publiques est incontestable ainsi que sur la question même de la nationalité. Qu’est-ce qu’être européen ? La crise syrienne a mis la question à l’ordre du jour.

Impossible de ne pas penser aussi aux attentats qui ont frappé notamment la France en 2015, lesquels ont amené toute une floraison de concepts théoriques par rapport aux événements de Syrie, en ce compris ce que l’on nomme en France la radicalisation, dont les causes font l’objet de lourdes polémiques. Ainsi du politiste Olivier Roy qui évoque une «islamisation de la radicalité» tandis que d’autres, comme Gilles Kepel, parlent d’une «base islamique».

Ce qui est donc intéressant, c’est de voir à travers La Question syrienne encore d’autres éléments importants apportés à ce débat, tels que la notion de nihilisme guerrier en Syrie. Qu’entend par là Yassin Al Haj Saleh ?

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«J’ai évoqué ce nihilisme pour la première fois avant même le début de la révolution. Je parlais de ces tendances, ces pulsions, vers le nihilisme, cette volonté de détruire le sens de la réalité, ces tendances à interpeller des eschatologies. Il est dénommé par l’essence de la oumma [NDLR : La «communauté des croyants» dans l’Islam], car toutes ces tendances sont liées intimement à un terrain islamique. Dans cette pensée, l’Occident constitue un ensemble de forces supérieures athées, profanes, qu’il faut détruire. Cette volonté a toujours été liée à l’Islam mais il est possible que l’on découvre un jour aussi des forces nihilistes laïques.»

Dans l’un de ses livres antérieurs, Les Mythes des Ancêtres, Yassin Al Haj Saleh parle de cette volonté de s’approprier un excès de sens face à ce manque de sens. Le point essentiel est le terrain islamique, car c’est lui qui permet une distorsion extrême avec le monde occidental, qui a la caractéristique d’être profane, ennemi de Dieu, laïc, moderne et hégémonique. Dans ce sens-là, l’Islam est le terrain de ces forces destructrices. Jamais une organisation à caractère laïc n’a été connue comme générant une telle volonté de détruire.

Lorsque la révolution syrienne a débuté, tout était propice à ce que ces tendances nihilistes occupent un vaste espace. La violence inouïe du régime, la déception de la population syrienne envers la communauté internationale qui n’a rien fait pour la secourir, tout cela a contribué à rendre l’offre religieuse plus attrayante. Tout était propice à ce que l’éloignement d’avec le reste du monde soit encore plus important. C’est de tout cela qu’est né le nihilisme islamiste en Syrie.

«Quand j’ai écrit ce texte en 2012, je n’étais pas sûr de l’existence de Jabhat al-Nosra en Syrie. Or, tout cela a engendré l’apparition d’organisations extrêmement violentes.»

Toute la colère présente dans la société syrienne se voyait très bien dans les slogans et sur les pancartes brandies lors des manifestations fin 2011 et en 2012 : «Pas question de pacifisme, nous voulons les balles !», ou encore, «A bas le monde entier !». Tout cela indiquait très clairement de telles tendances.

Questions du public : Chacun(e) a fait sienne La Question syrienne

Franck Mermier a enfin ouvert la séance finale des questions du public, dont l’adhésion à ce qu’expose Yassin Al Haj Saleh était évidente mais moins que l’étaient l’envie d’en découvrir et d’en comprendre davantage encore.

Comment le «nihilisme guerrier» a-t-il pu attirer autant de personnes originaires d’Occident, tous ces gens qui sont partis vers la Syrie comme jihadistes, comme jadis d’autres étaient partis pour l’Irak ou l’Afghanistan, nombre d’entre eux n’étant pas de religion ou de culture islamique au départ ?

Tout cela part de pulsions qui accompagnent l’être humain depuis toujours, depuis le début de la modernité, en particulier depuis la Révolution française. Il existait à l’époque des organisations et des courants qui voulaient détruire la société contemporaine, au nom d’un message ou d’une cause quelconque. Ainsi de la Terreur instaurée pendant la Révolution française.

«Dans le livre, j’ai eu à cœur de me tenir à l’expression ‘nihilisme’ et non ‘terrorisme’, et j’y établis un lien avec l’Islam. Pourquoi, demandez-vous, cette attirance en Occident ? En ce qui me concerne, je soutiens la thèse d’Olivier Roy, à savoir qu’il existe des tendances au changement radical, à la construction d’un monde nouveau, différent, qui s’entremêlent à des idéologies fortement radicales, notamment islamistes. Dans toute société, il existe des secteurs qui ont besoin d’une expression très violente de leur besoin de changement. Et ce qui est aujourd’hui ‘sur le marché’ si je puis dire, la version la plus radicale de cette expression violente, c’est l’Islam, j’entends dans sa version salafiste et non dans la version ‘politique’ qu’en constituent les Frères musulmans.»

Yassin Al Haj Saleh ajoute que ce nihilisme islamiste est en fait une conséquence de la chute d’autres mouvements révolutionnaires de changement, en plus de quoi ce nihilisme sait mettre à profit un élément théâtral important, comme le fait Daesh. Ce trait théâtral caractérise tous les mouvements révolutionnaires à travers l’histoire, par exemple le communisme ou, là encore, la révolution française. Et l’offre salafiste répond à cette demande.

«D’où l’importance de renouveler le mouvement révolutionnaire et les idées qui le fondent.»

Mais pourquoi lier d’une façon aussi essentialiste l’Islam et le nihilisme ? Les Chrétiens aussi n’en ont-ils pas fait preuve quand ils ont envahi l’Amérique du Sud, ainsi que pendant les deux guerres mondiales ?

«Non attention, je n’ai jamais lié de façon essentialiste Islam et nihilisme. Tout ce que j’ai dit, en faisant usage d’outils sociologiques et politiques, c’est qu’il existe certains éléments, différents les uns des autres, qui se sont croisés et qui, croyant lire entre les lignes de l’Islam, ont trouvé en ce qu’ils y voyaient ainsi un mode d’expression favorable. Cette ligne essentialiste dont vous parlez est l’apanage de l’extrême droite, mais aussi des islamistes eux-mêmes ! Car pour eux, le nihilisme fait partie de l’essence de l’Islam. Ce sont des circonstances sociales et historiques qui ont créé ce lien et engendré cette idéologie.»

Une autre différence importante, relève Yassin Al Haj Saleh, est l’élément salvateur qui existe chez les Musulmans, et dont les Chrétiens ne disposaient pas lorsqu’ils sont partis pour l’Amérique du Sud et l’ont conquise. Les circonstances sont très différentes.

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Parlons de la responsabilité du Baas, à distinguer toutefois de la famille Assad ; pensez-vous que ce parti a simplement «oublié» d’être démocrate ou qu’il est, dans sa pensée, essentiellement fasciste ?

«Une observation avant de répondre : il existe une relation très étroite entre le Baas et le salafisme. Ils ont en commun l’obsession du temps, de ressusciter une gloire perdue, le ‘siècle des racines’. Si l’on observe le développement du Baas dans l’Irak voisin de la Syrie, on voit qu’il s’est transformé en une organisation très ethnique et très fasciste. A l’origine, le Baas en Syrie portait des éléments sociaux, mais en Irak, surtout après la Première Guerre du Golfe, il a revêtu un contenu ethnique très raciste, ce qui a contribué à composer la base de Daesh car nombre d’officiers militaires sunnites se sont détournés du régime pour rejoindre le groupe jihadiste. Le grand élément porteur de Daesh, c’est donc le Baas dévoyé par sa dérive sectaire en Irak.»

Dans son ouvrage, Yassin Al Haj Saleh évoque les conséquences politiques et sociales de ce fascisme. Le but vers lequel tend celui-ci est l’arabité absolue, la diversité en étant exclue. Avec lui, tout le monde est arabe, exit les Kurdes et autres minorités, les confessions religieuses autres que l’Islam – érigé en religion naturelle des Arabes –, Chrétiens, Druzes, Chiites et autres, de l’espace politique. L’homogénéité est forcée.

Un autre point important pour comprendre ce fascisme, ce sont les murs qui sont dressés par rapport au monde extérieur. La pensée baasiste proclame des frontières naturelles entre les mers, les océans, les continents, tout ce qui se trouvant à l’intérieur des frontières du monde arabe devant être homogène. C’est là que se fonde, aux yeux du Baas, l’interdiction des voix dissidentes, la seule instance habilitée à permettre ou ne pas permettre étant le pouvoir.

A quoi s’ajoute une obsession de se protéger de ce qui est impur, car venant de l’extérieur, et de ne pas se laisser contaminer par une «invasion culturelle» mais préserver la «pureté». Notion identique à celle qui prévalait au sein du nazisme allemand et du fascisme italien, entre autres.

Il faut néanmoins se souvenir que le Baas a connu une période progressiste dans les années 1960. Ce n’est qu’ensuite, avec les Assad, que la dissidence s’est vue criminalisée.

Quant à l’arabité absolue, elle a entrepris l’arabisation des Arabes eux-mêmes. A ses yeux, un «vrai Arabe» est obligatoirement membre du parti Baas et témoigne de son allégeance à «Monsieur le Président», tout cela pour imposer une notion du «bon citoyen» que cette vision de la société rendait donc très restreinte. Manquer à montrer que l’on n’est pas ainsi un «vrai Arabe» expose à la répression, à se faire arrêter puis persécuter.

Aujourd’hui, le même phénomène se manifeste au Rojava kurde, où l’on cherche à «kurdifier les Kurdes», de même que Daesh entend «islamiser les Musulmans». Autant de définitions extrêmement restreintes et contraignantes de la qualité de citoyen, ainsi que de ce qu’il lui est permis de penser ou non.

Vous expliquez comment le régime exerce un contrôle absolu sur le public et la société ; dans le même temps, vous parlez de la trahison du régime qui a livré le pays à l’Iran. Quel contrôle réel le régime conserve-t-il encore sur le pays ?

«Il serait difficile de rendre un jugement définitif, car il s’agit d’un processus en cours. Je ne peux pas faire d’estimation sur tout ce qui se passe en Syrie. Mais je peux vous dire que, dans les zones contrôlées par le régime, il existe une hégémonie de l’Iran sur la vie sociale, qui s’étend jusqu’au marché immobilier y compris. Par opposition aux Russes, les Iraniens interviennent de façon tangible, tandis que les Russes prennent soin avant tout de leur intérêt géopolitique.»

Mais surtout, même le supposé maître de la Syrie, Bachar el-Assad, n’est plus «maître» de son propre sort, se trouvant entièrement à la merci des forces qui le soutiennent.

Une chose est sûre en tout cas : la Syrie a changé définitivement, et même si la guerre s’arrêtait à l’instant, rien ne sera plus jamais pareil. Le régime ne contrôle plus les mécanismes de sa propre reproduction, il ne tient plus que grâce aux puissances qui le soutiennent – Russie et Iran – et se résume à un besoin international pour des pays étrangers. Il est vrai qu’il représente une partie de la population musulmane qui a peur, à la fois du changement et des autres Syriens.

«Au plan personnel, ma grande perte est de ne plus pouvoir accéder au terrain, à la connaissance de ce qui se passe, comme quand j’étais en Syrie. Le simple fait de marcher dans la rue ou de rencontrer des gens m’apportait quelque chose, et désormais, j’en suis privé depuis mon départ de Syrie. C’est une rupture, tant au niveau personnel que sur un plan épistémique.»

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Vous dites que la Syrie ne sera plus jamais la même ; c’est vrai par la force des choses, puisqu’elle est détruite. On sait tout ce qui a été perdu, mais peut-on déjà lancer aujourd’hui une réflexion sur l’individu syrien et ce qu’il possède comme potentiel pour se reconstruire ?

«Vous savez très bien qu’il s’agit d’un processus extrêmement compliqué. Le pays est détruit, l’environnement de la vie des gens l’est aussi, ainsi que l’est in fine l’individu. Ce que nous vivons revêt divers aspects dramatiques. Aujourd’hui, non moins de 2,5% de la population syrienne a été tuée et 10% des Syriens sont blessés et/ou handicapés, en plus de quoi il faut évoquer les troubles psychiques, sachant qu’une «mort psychique» a frappé un certain nombre d’entre nous. Dans le même temps, une explosion créatrice a eu lieu dans la population syrienne, non dans une moindre mesure parmi la diaspora.»

Si l’on compare au sort des Palestiniens, a conclu Yassin Al Haj Saleh, les Syriens sont effectivement en train de vivre le même traumatisme, mais là où il a fallu aux Palestiniens dix à quinze ans pour reprendre leurs esprits, les Syriens sont quant à eux dans une situation bien meilleure, plus forte. Ils ont une capacité d’expression, une prise de parole, cette dernière ayant d’ailleurs également un aspect thérapeutique et Yassin Al Haj Saleh ne manque pas de l’encourager.

Mieux encore, cette prise de parole permet aux Syriens de trouver des alliés, des partenaires, dans chaque pays accueillant la diaspora, Yassin Al Haj Saleh lui-même s’efforçant de prendre des initiatives en ce sens.

C’est sur cette note d’optimisme que Franck Mermier a clos la rencontre, encourageant chacun(e) à lire La Question syrienne. Question qui n’est désormais plus propre à Yassin Al Haj Saleh, mais est maintenant posée au monde entier … Encore plus, donc, lorsqu’il parle français.

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This entry was posted on 25/05/2016 by in Littérature, Révolution syrienne.

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