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Pour les Assyriens de Paris, un “retour en Syrie” mais pas un chemin de Damas

«Trouver son chemin de Damas», selon une expression biblique passée dans le langage courant, c’est changer entièrement et soudainement de point de vue. La Bible chrétienne raconte ainsi l’histoire de Saul, dit Paul de Tarse, juif intégriste persécuteur des premiers Chrétiens qui, se rendant à Damas, fut rendu aveugle par Jésus-Christ et ne put revoir qu’après avoir été baptisé dans la religion chrétienne, ayant compris que celui dont il persécutait les adeptes était en fait le sauveur de son peuple. Saul le Juif haineux des Chrétiens devint ainsi Paul le Chrétien et rejoignit le nombre des Apôtres.

C’est cela, un «chemin de Damas». Comme celui que semble prendre la diplomatie française envers la Syrie depuis l’élection à la présidence d’Emmanuel Macron en mai dernier, sans trop de choix pour barrer au Front National la route du pouvoir mais avec cette conséquence qu’à un François Hollande qui s’affichait favorable à la révolution syrienne, sans pour autant être allé bien loin par-delà les mots, succédait un autre adversaire dans les mots du Président syrien Bachar al-Assad mais qui allait se transformer dans les actes en un indécis attentiste, indûment indulgent envers le tyran syrien, qu’il estime indispensable à l’avenir de la Syrie.

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Ce n’est pas ce que les croyants syriens qui ont pour référence la Bible, autrement dit les Chrétiens de Syrie, ont exprimé lors de leur conférence-débat “Le chemin de retour vers la Syrie” au Foyer international des Etudiantes, boulevard Saint-Michel à Paris, ce 13 janvier à 16H00. S’il s’agissait bien d’envisager l’avenir du peuple syrien après la fin d’un conflit qui s’essouffle, il ne fallait nullement attendre pour autant une renonciation aux idéaux et aux aspirations qui avaient porté la révolution populaire syrienne à ses débuts en mars 2011 puis qui furent à l’origine du soulèvement armé rendu ensuite nécessaire.

Linda Baris Elia : Les Assyriens, peuple autochtone et fondateur de la Syrie

Après avoir demandé une minute de silence, observée par toute l’assistance, en hommage aux victimes des massacres en Syrie, Linda Baris Elia, représentante de l’Organisation démocratique assyrienne en France, a pris la parole en arabe, une traduction vers le français ayant été fournie dans les derniers rangs de la salle de cours accueillant la rencontre.

Linda Baris Elia a souhaité la bienvenue aux personnes présentes au nom, outre sa propre organisation, de l’association Syriens Chrétiens pour la Paix, représentée par Samira Moubayed, et de l’association Renaissance des Femmes Syriennes qui soutenait l’événement.

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De g. à d. : Samira Moubayed, Gebrail Moushe Kourie, Linda Baris Elia et Bicher Haj Ibrahim.

Elle a présenté le Président du Bureau politique de l’Organisation démocratique assyrienne, Gebrail Moushe Kourie, actuellement en Europe afin d’y rencontrer les Syriens et Assyriens ainsi que les autorités européennes et qu’il était naturel pour les organisateurs d’inviter à se joindre aux orateurs, de manière à ce qu’il puisse expliquer les positions de l’Organisation démocratique assyrienne, les relations qu’elle entretient avec la révolution syrienne, ses espoirs pour l’avenir de la Syrie ainsi que la situation des Assyriens en Syrie.

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Gebrail Kourie est également membre de la Déclaration de Damas, plateforme de l’opposition créée en 2005 et qui a immédiatement rallié la révolution syrienne en 2011.

Au sein du Bureau politique, Gebrail Kourie est également en charge des affaires sociales pour la région syrienne de la Jazira. De 2013 à 2016, son opposition au régime lui valut d’être emprisonné par les autorités, accusé de « terrorisme ».

Linda Baris Elia a enfin rappelé que les Assyriens, qui sont le peuple autochtone de la Syrie, sont à l’origine du nom que porte le pays aujourd’hui. Tous les lieux archéologiques que compte la Syrie sont la preuve de la présence de longue date du peuple assyrien, de nombreuses villes syriennes portant encore aujourd’hui, elles aussi, des noms assyriens.

C’est de ce même peuple qu’est issu le premier alphabet dont ait disposé la Mésopotamie, la langue assyrienne s’étant élevée en ces temps antiques comme la lingua franca non seulement de l’Assyrie mais de toute la région. De nos jours, ce sont quelques dix mille personnes qui parlent toujours l’assyrien dans leur vie quotidienne.

Gebrail Moushe Kourie : Les Assyriens, révolutionnaires pour une Syrie unie

Remerciant le public de sa présence, Gebrail Moushe Kourie a souligné d’emblée l’action continue, depuis sa création en 1957, de l’Organisation démocratique assyrienne pour la démocratie et la liberté, action qui, pour n’être pas forcément bien connue du grand public, revêt un rôle d’ampleur nationale en Syrie. L’organisation est néanmoins active de manière plus particulière dans la Jazira, où se trouve la ville de Qamishli qui abrite son siège.

Depuis sa fondation, l’Organisation démocratique assyrienne a choisi la démocratie comme moyen d’arriver à ses fins et s’est donné pour mission de réaliser les aspirations légitimes des Assyriens de Syrie, notamment d’obtenir une reconnaissance officielle dans la constitution en tant que peuple autochtone de la Syrie, ainsi que de sa langue – le syriaque, ce dans le cadre d’une Syrie unie qu’elle appelle de ses vœux.

Privée de toute reconnaissance officielle, l’Organisation démocratique assyrienne a dû, dès les premiers temps de son existence, œuvrer de manière secrète, les autorités l’ayant imperturbablement considérée comme une organisation sans existence légale. Gageure donc pour elle que de tenter de réaliser ses buts au niveau national, dans un pays unifié, aux côtés des autres forces politiques. L’ouverture vers ces autres partis politiques n’en a pas moins été, pour l’Organisation démocratique assyrienne, un pas naturel à franchir dans la lutte pour les droits et libertés du peuple syrien.

C’est ce qui conduisit l’organisation à rejoindre tout de suite la Déclaration de Damas regroupant la plupart des forces démocratiques de Syrie, puis, à son déclenchement, la révolution qui fut à l’origine pacifique, avant qu’il faille prendre les armes contre la violente répression mise en œuvre par le régime Assad.

Inéluctablement, les positions de l’Organisation démocratique assyrienne en faveur de la révolution syrienne lui ont valu l’animosité des autorités, lesquelles ont tôt fait de resserrer l’étau autour d’elle et des Assyriens actifs en son sein. Tout au long des années 1980, puis 1990, les sbires de Hafez al-Assad ont maintenu sur l’organisation une pression intense, nombre de ses membres ayant perdu leur emploi sur ce seul fondement.

Pour autant, l’Organisation démocratique assyrienne est restée attachée à la non-violence, à la différence de certains autres groupes de l’opposition qui entendaient légitimer la violence comme mode d’action, ayant tenté en cela d’amener la révolution vers des positions qui ne lui étaient pas naturelles. Conserver intactes les revendications initiales pour la démocratie et la liberté fut donc un autre défi pour l’Organisation démocratique assyrienne, qui entreprit en conséquence de dissuader les groupes tentés par la violence d’y avoir recours.

Depuis le début de la révolution, l’Organisation démocratique assyrienne prend part à toutes les réunions visant à construire la Syrie de demain. Tout en mettant naturellement en avant les questions liées aux Assyriens, c’est néanmoins pour l’unité de la Syrie que se prononce invariablement l’organisation, une unité qui puisse s’inscrire dans un Etat de droit. Cette unité implique la pérennité de l’Etat syrien, un Etat qui soit respecté dans ses frontières, et où existerait un Etat de droit pour tous ses citoyens sans distinction, notamment ethnique ou religieuse, la pluralité de la Syrie étant un atout pour reconstruire la Syrie sous un régime nouveau.

Un tel Etat doit être basé sur le droit, respectant toutes les minorités qui vivent en Syrie. Autant dire qu’il est impossible d’atteindre un tel but sous le régime actuel.

Après six ans de lutte, le peuple syrien a des aspirations bien précises, à savoir qu’il aspire à un autre régime, qui soit fondé sur l’égalité de tous les citoyens syriens, la création d’un Etat qui se nomme la République syrienne, et non plus République arabe syrienne comme aujourd’hui, sans aucun mépris ou hostilité envers la majorité arabe mais qui traduise, dans son nom comme dans les actes, cette égalité entre les citoyens, qu’ils soient arabes, kurdes ou, bien sûr, assyriens, cette égalité qui serait construite sur une identité syrienne regroupant tout le monde.

Durant les six dernières années, il va sans dire que cette identité syrienne a reçu de multiples blessures, la guerre ayant touché la société syrienne au plus profond de son âme. Au cours de ces années tragiques, l’Organisation démocratique assyrienne a eu son lot de difficultés. Les Assyriens ont été forcés de fuir leur région d’origine, poussés hors de chez eux par la tyrannie puis par le terrorisme, leur nombre dans la région ayant considérablement décru.

Tout cela fait partie d’une chaîne, qui commence avec le génocide assyro-arménien du début du vingtième siècle, se poursuit avec les massacres de 1933 et conduit à l’époque actuelle.

Ayant affronté les tragédies et les difficultés, l’Organisation démocratique assyrienne n’a jamais changé sa position, souhaitant demeurer aux côtés des revendications légitimes du peuple syrien pour créer un nouveau régime dans un nouveau pays pour tous les Syriens.

«Bien entendu,» a affirmé sans ambiguïté Gebrail Moushe Kourie, «nous nous retrouvons dans les visions de nombreuses organisations de la révolution syrienne et de citoyens syriens. Nous pensons qu’il est impossible d’obtenir la paix et la stabilité tant que dure le régime d’un seul parti, une seule famille, une seule personne. Toutes les tentatives de reformater le régime pour nous le ‘vendre’ seront vaines car c’est tout simplement impossible. Il semble que nous allions vers la fin du conflit armé, et plus encore que jamais, nous souhaitons une solution politique, et il n’en existe aucune sans respect des décisions des différentes conférences de Genève sous l’égide de l’ONU.»

Pour Gebrail Moushe Kourie et son Organisation démocratique assyrienne, le point culminant de cette solution politique serait la création d’un gouvernement de transition, auquel puissent participer toutes les entités politiques syriennes existantes pour créer la nouvelle Syrie. Et seul un plein respect des décisions de l’ONU contre le régime en place depuis des décennies permettra de le faire, ces mêmes décisions que Damas et ses alliés tentent en permanence de contourner, alors que cela ne mènera à aucune solution mais à davantage encore de souffrances et à un conflit qui n’en finira pas.

Gebrail Moushe Kourie a ensuite voulu apporter des précisions sur la manière dont les Assyriens de Syrie vivent le conflit, notamment dans le Gouvernorat d’al-Hassaké qui recouvre l’ensemble de la province historique de la Jazira. De par sa diversité religieuse, ethnique et linguistique, la Jazira fournit à elle seule une parfaite image de la Syrie, puisqu’Arabes, Kurdes et Assyriens, ainsi que les Tchétchènes, les Yazidis et autres minorités encore, y vivent ensemble, parlant l’arabe, le kurde, le syriaque et l’arménien, de nombreux résidents de la Jazira parlant plusieurs de ces langues si ce n’est toutes.

Sachant cela, l’Organisation démocratique assyrienne savait par là même parfaitement que le régime allait tenter de créer des problèmes sectaires afin de «diviser pour mieux régner». C’est pourquoi l’organisation s’est rapprochée des partis kurdes en vue d’œuvrer pour la paix sociale et faire échec à cette injection du sectarisme dans la population de la Jazira. De nombreuses rencontres ont été organisées pour couper court à ces tactiques du régime.

A ce jour, dans deux grandes villes comme Qamishli et al-Hassaké, il existe une dualité du pouvoir. Dans les deux cas, les forces du régime sont là, mais le PYD dirigeant le Rojava – dont fait partie la Jazira – et l’administration autonome locale qui en dépend le sont également.

Il est vrai que, dans la Jazira, la sécurité est mieux assurée que dans la plupart des autres régions syriennes, la pression y est moindre qu’ailleurs dans le pays. Pour autant, cette dualité du pouvoir sur place crée un certain nombre de problèmes. A Qamishli, par exemple, il existe deux municipalités, l’une loyale au régime et l’autre affiliée au Rojava, de même qu’il existe une dualité des taxes, une dualité des tentatives d’incorporer les jeunes dans les forces armées, ainsi qu’une dualité des systèmes d’éducation, les deux se contredisant et l’un étant imposé par la force.

Quant à ceux que l’on considère comme opposants, la pression envers eux y est constante. Des militants sont arrêtés arbitrairement et des partis non autorisés subissent la même répression. La plupart de ces pressions s’exercent contre le Conseil national kurde, ami et allié des Assyriens.

L’Organisation démocratique assyrienne a mis en œuvre toute son influence et ses bonnes relations avec les différentes parties afin qu’elles relâchent cette pression, qu’il s’agisse des Kurdes entre eux ou des Kurdes et des Arabes dans la région. Ce travail est voué à se poursuivre, car, lorsque les combats contre Daesh auront cessé et la victoire des forces politiques démocratiques, il est possible que de nouveaux problèmes de sectarisme soient créés entre Kurdes et Arabes. De nombreux groupes voudraient créer de telles tensions, et plus encore le régime lui-même. Toute action en ce sens est mauvaise pour la Syrie et pour le peuple syrien.

Enfin, Gebrail Moushe Kourie a voulu conclure sur le titre de la conférence, en particulier sur les mots «retour en Syrie». «Bien entendu que je reviendrai en Syrie, plus précisément à Qamishli, afin d’être près des gens et parmi les gens de là-bas, malgré les dangers que nous pourrions rencontrer, et je veux bien dire nous tous. Il ne peut évidemment s’agir d’un retour ‘physique’, mais d’un retour vers notre Syrie, la Syrie que nous connaissons, celle que nous voulons.»

Les Chrétiens de Syrie, persécutés par les terroristes et exploités par le régime

Reprenant la parole, Linda Baris Elia a souligné à quel point, de longue date, le régime utilisait le sectarisme comme une arme contre son propre peuple.

Au fil des réunions organisées par ses soutiens ici et là, Damas n’a eu de cesse de vouloir faire pleurer sur les malheurs des Chrétiens au Proche-Orient. Dès que la situation devenait difficile pour Bachar al-Assad, il sortait de sa manche cette carte.

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Ici même à Paris, nous avons été témoins de ces réunions, nous avons pu voir comment la Mukhabarat syrienne y était à l’œuvre. Ces réunions étaient entièrement organisées par les services de sécurité, qui avaient bien su amener des personnalités françaises et européennes à y participer.

C’est pour entrer plus avant dans le sujet que Linda Baris Elia a confié la parole à Bicher Haj Ibrahim, dont il s’agissait de la toute première intervention dans le cadre d’une telle conférence.

Bicher Haj Ibrahim : Chrétiens de Syrie, le grand mensonge du régime

Pour traiter la question, Bicher Haj Ibrahim a choisi d’évoquer, tout d’abord, la position de la révolution syrienne sur la question des minorités, puis, dans un second temps, celle du régime de Damas. La vraie, et non celle dont ce dernier se vante.

Il fallait tout d’abord rappeler les positions de certains responsables religieux envers la révolution, avant de revenir, en effet, sur ce qui a eu lieu à Paris en rapport avec les Chrétiens d’Orient, notamment du fait de la «Coordination» qui s’est arrogé leur défense.

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Dès les premières manifestations, la révolution syrienne a été claire : pour tout ce qui touche à la citoyenneté, tous ces slogans d’appel à l’unité, «La Syrie pour tous les Syriens !», «Une révolution pour tous !», portaient un message clair : tout le monde est sur la même position, quelle que soit son appartenance ethnique ou religieuse. Tout le monde demandait la liberté et la démocratie, de même que le peuple syrien a refusé la violence en premier ressort, tout au long des premiers mois des manifestations, ainsi que toute expression de sectarisme. Tous les slogans le prouvaient.

On sait très bien que le régime syrien a utilisé des religieux, ainsi que la question du sectarisme, dans de nombreux pays. Malgré cela, de nombreux dignitaires religieux se sont clairement ralliés à la révolution syrienne. Bien entendu, les chantres du régime invitent avec eux des forces qui œuvrent aussi pour lui.

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Mais la différence majeure entre les uns et les autres, c’est bien que les religieux prenant position pour le régime étaient des membres de la haute hiérarchie confessionnelle, liés pour certains au régime par des intérêts financiers communs. Qu’importe qu’il s’agisse de Musulmans ou de Chrétiens, le phénomène s’est produit dans les deux confessions. Par contre, parmi ceux qui ont pris parti pour la révolution syrienne, on trouve les moines et les pieux (musulmans soufis), parmi lesquels le Père Paolo dall’Oglio, le Père Francis, l’Imam Kerayem Rajeh, maître des récitants de Coran de Damas, et l’Evêque Jean-Ibrahim qui a été enlevé, sans que l’on sache vraiment par qui.

Il va de soi que le régime a profité d’une opportunité grande ouverte, car la peur qu’inspirait Daesh coïncidait avec les exactions du groupe terroriste contre les Chrétiens d’Orient. Or, il est notoire que Daesh et d’autres groupes semblables sont, à un degré ou à un autre, les produits du régime de Damas. En Irak, la fondation du Dawlat al-Islam, le fameux «Etat islamique en Irak», en 2006, bien avant Daesh tel qu’on l’a connu depuis 2014, est le fruit du travail des services de renseignement syriens sur l’importation de combattants jihadistes qui passaient par Damas. Suite à cela, dès le début de la révolution, le régime Assad a ouvert grand les portes de ses prisons pour en faire sortir les jihadistes qu’il y détenait, tous ces salafistes qui se sont retrouvés libres, et l’on connaît la suite.

Le régime a utilisé cette carte lors des grandes réunions internationales en Occident, et pour lui, une occasion en or se présenta avec la création, fin septembre 2013, de l’association dénommée Coordination Chrétiens d’Orient en Danger (CHREDO) avec l’aide de Patrick Karam, alors Conseiller régional UMP d’Ile-de-France, aujourd’hui Vice-président LR aux côtés de Valérie Pécresse.

Très vite, il est devenu notoire qu’un certain nombre de personnes en lien direct avec Damas étaient présentes dans cette association, d’autant que, même après la fermeture de l’Ambassade de Syrie en France, le travail qu’effectuait celle-ci s’est poursuivi via le Centre culturel syrien de l’avenue de Tourville à Paris, ainsi qu’à travers l’Ambassade d’Iran. De même, il n’a pas tardé à se savoir que parmi les créateurs de cette Coordination se trouvaient des responsables du mouvement «aouniste» libanais, soutenant l’ancien général et futur Président du Liban Michel Aoun, jadis hostile à Damas mais qui s’y est rallié depuis. Constatant ce problème nouveau, des militants de la révolution syrienne et leurs amis libanais ont tenté de constituer une structure rivale pour contrebalancer cette influence.

Ce qui est effrayant avec cette Coordination, c’est qu’un responsable religieux qui lui est affilié a déclaré lors d’un discours : «Ici même, à Saint-Germain, en 1913, un certain nombre de religieux sont venus d’Orient pour demander la protection de la France, et la France est intervenue en Syrie quelques années plus tard sous la forme d’un protectorat. Aujourd’hui, nous sommes au même endroit, puisque cette réunion avait eu lieu à Saint-Germain, et cent ans plus tard, nous demandons nous aussi la protection des Chrétiens d’Orient par la France».

Ce religieux ne comprenait pas les tenants et les aboutissants de ses paroles. D’ailleurs, plus tard, il s’est rétracté de ces propos.

Cette Coordination, ou plutôt CHREDO, a rédigé un document qu’elle a présenté au Vatican, une pétition demandant la protection des Chrétiens en Orient et affirmant que la plupart des victimes du conflit en Syrie étaient des Chrétiens, renommant pour ce propos le Proche-Orient du nom de «Terre Sainte». Ce document prétendait que la plupart des victimes du conflit en Orient étaient des Chrétiens. Ignorant le fait que les victimes sont en fait issues, bien sûr, de toutes les communautés. Le document contenait beaucoup d’erreurs, et pourtant, un certain nombre de religieux syriens et libanais ont signé cette pétition – qui se sont finalement rétractés à leur tour. Quant aux religieux palestiniens sollicités pour signer ce texte, ils ont tous refusé de le faire.

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Les initiateurs de la pétition avaient prétendu que des opposants syriens l’avaient signée eux aussi. Mais c’était faux.

Dans le même temps, un rapport de la Commission orientale pour la Paix et la Liberté est sorti, ainsi qu’un communiqué de presse des religieux syriens et libanais qui avaient signé la pétition et s’en rétractaient.

La CHREDO travaille de concert avec plusieurs autres associations créées par des Syriens, en fait des hommes d’affaires, spécialement afin de soutenir le régime de Damas,.

En 2014, ces associations tentaculaires ont œuvré pour préparer la visite en Syrie du député UMP d’alors Thierry Mariani. «Je vois dans la salle des gens qui avaient manifesté avec moi, à l’époque, en face du siège de l’UMP, rue de Vaugirard», a précisé Bicher Haj Ibrahim, «et je voudrais les en remercier. Nous avions alors remis un courrier aux instances de ce parti, qui ont décidé l’annulation de ce voyage. Malheureusement, plus tard, en 2015, un certain nombre de parlementaires français, dont Mariani, se sont bel et bien rendus chez Bachar al-Assad. En réalité, cette visite que nous avions crue annulée avait simplement été reportée».

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Il faut savoir que les membres syriens de la CHREDO liés au régime ont établi des contacts directs avec Israël. Foin de leur soutien pourtant affiché à la cause palestinienne ! La Coordination a d’ailleurs publié une vidéo montrant le député français Meyer Habib, par ailleurs citoyen israélien, ami de longue date et conseiller du Premier Ministre israélien actuel Benyamin Netanyahu, en compagnie de soutiens notoires du régime Assad. Inutile de préciser que de nombreux mensonges furent proférés dans ces réunions organisées par la Coordination au Conseil régional d’Ile-de-France et à l’Assemblée nationale, mensonges qui menèrent en fin de compte à l’expulsion de la CHREDO de plusieurs des participants syriens.

En fin de compte, les éléments pro-Damas les plus voyants ont été éloignés de la CHREDO à travers un certain nombre de changements. Avec l’échec du voyage Mariani en 2014, une victoire partielle avait en outre été remportée. Face à la CHREDO, une coordination importante s’était construite entre militants syriens et libanais.

Tous ces événements se sont produits en un moment crucial pour la révolution syrienne – celui du massacre à l’arme chimique dans la Ghouta de Damas, avec la «ligne rouge» du Président américain d’alors Barack Obama qui ne fut jamais suivie d’effet. Résister pendant près d’un an aux plans du régime a donné un temps précieux à l’opposition pour pouvoir travailler sur le vrai problème – la présence pérenne d’un régime sanguinaire au pouvoir.

En conclusion, Bicher Haj Ibrahim a voulu citer quelques erreurs commises dans le passé et à ne pas renouveler. Malgré des rapports alarmants, un certain je-m’en-foutisme a prévalu au sein des institutions de l’opposition syrienne. Pendant tout ce temps, la présence médiatique de la révolution syrienne a été médiocre.

«Je voudrais aussi revenir un instant sur ce religieux qui demandait un nouveau protectorat français en Syrie, les autres pays européens et les Etats-Unis ayant refusé de s’en mêler. Il y a bien eu un projet en ce sens en Syrie, mais cette fois-ci, il devait s’agir d’un protectorat russe. Vous comprenez dès lors l’intervention militaire de la Russie depuis 2015.»

Assad ne protège pas les Chrétiens, il voudrait qu’ils le protègent

Linda Baris Elia a ensuite présenté l’association Syriens Chrétiens pour la Paix. Composée de jeunes militants, elle a été créée pour changer l’image publique des Chrétiens d’Orient en démontrant que le régime Assad n’a jamais été, comme il se complaisait à le faire croire, leur protecteur, étant au contraire celui qui se protège derrière eux.

Samira Moubayed : Les «minorités souhaitables» dont rêve Moscou en Syrie

Samira Moubayed a remercié Linda Baris Elia, Gebrail Kourie et Bicher Haj Ibrahim de leurs interventions, reprenant justement, a-t-elle précisé, là où ce dernier avait clos son propos. En effet, un haut responsable militaire russe a déclaré récemment que Bachar al-Assad était pour les Russes un allié stratégique, puisqu’il représente les «minorités souhaitables» en Syrie. Une expression pareille traduit on ne peut mieux les véritables intentions de la Russie et du régime, eux qui ont tué en Syrie des centaines de milliers de civils, sans oublier les violations systématiques des Droits Humains dans les centres de détention du régime.

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Tout cela a eu lieu au nom de certains groupes, qui ont ainsi accepté que l’on sacrifie d’autres groupes pour leur propre salut. L’usage d’une telle expression, «minorités souhaitables», est le meilleur aveu du mensonge qui se trouve derrière la prétendue protection des minorités en Syrie par le régime. Quelles que soient les origines communautaires ou ethniques de ces minorités, elles n’obtiennent de «protection» que si elles font serment d’allégeance au régime dictatorial, quiconque la rompt étant assuré de n’être plus protégé.

Samira Moubayed a cité le cas de Mounir Darwich, décédé la veille à Damas, qui était membre du Haut Comité des Négociations de l’opposition syrienne et dont l’entourage dénonce un «assassinat» par le régime de Damas, alors même qu’il appartenait à l’un des groupes que le régime prétend protéger et agissait de manière pacifiste.

Bien entendu, évoquer des «minorités souhaitables», c’est dire, par la force des choses, qu’il est des minorités dont l’on ne veut pas. C’est parce qu’il s’agit de communautés qui refusent de plier et exigent la justice, indépendamment de leur nature ethnique ou religieuse. L’association Syriens Chrétiens pour la Paix a appris de ses discussions que de nombreux Chrétiens, Alaouites et autres sont dans ce cas.

En fait, l’idée même de «minorités souhaitables» est infiniment dangereuse. Elle barre la route à la construction d’une Syrie pour toutes et tous ; plus grave encore, elle lie directement les crimes commis par le régime Assad à des communautés telles que les Alaouites ou les Chrétiens. A cause de cela, ces communautés se voient accoler une part de la responsabilité des crimes commis.

«Je reviens au sujet qui est le ‘retour vers la Syrie’. Celles et ceux qui le souhaitent savent distinguer entre, d’une part, les crimes commis par le régime, et, d’autre part, ces communautés», a insisté Samira Moubayed. «Ces mêmes communautés auront du mal à oublier ce régime qui a sacrifié leurs jeunes et forcé ceux qui restaient en vie à fuir. Aujourd’hui, ces communautés, en lesquelles l’on pourrait voir les minorités ‘non souhaitables’ de Moscou et Damas, sont devenues une majorité silencieuse.»

Pour l’association Syriens Chrétiens pour la Paix, dire sa position et faire entendre sa voix est devenu une urgence, une nécessité pour sauver ce qu’il est encore possible des composantes de la société syrienne. Préserver cette diversité est essentiel.

Tout «retour vers la Syrie» est lié directement au départ des systèmes dictatoriaux et à l’établissement de conditions de vie économiques et sociales favorables à toutes et tous.

Omar Bonayah : La mémoire araméenne sacrifiée à la propagande du régime

La conférence-débat s’est conclue sur un exposé rapide des dommages qu’inflige le régime, outre à son peuple, à l’histoire et à la culture même de la Syrie. Omar Bonayah, journaliste syrien, aidé de Bicher Haj Ibrahim pour la traduction et la rétroprojection d’images d’objets d’art anciens, s’est chargé de la démonstration, accablante pour Damas.

Le régime n’a jamais manqué une occasion de manipuler quoi que ce soit, et parmi toutes ses manipulations, il y a celles de l’histoire et de la civilisation en Syrie. La Jazira, berceau de la civilisation araméenne, que l’on nomme aujourd’hui assyrienne, en a particulièrement fait les frais.

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L’alphabet araméen, dans lequel furent écrites les premières pages de l’histoire de la Syrie

Les travaux archéologiques réalisés dans cette région ont démontré que la plupart des noms de villes dans la Jazira sont d’origine araméenne. Mais, à travers son administration de l’archéologie, le régime s’emploie à masquer cette réalité – de même que le PYD kurde, qui s’inspire en cela des méthodes de Damas, lorsqu’il prétend que les noms des royaumes anciens de la Jazira sont kurdes alors qu’ils viennent de l’araméen.

La présence araméenne en Syrie demeure très visible dans des villes telles qu’Acre et Damas. Même cela, le régime s’obstine à le nier en dissimulant les découvertes archéologiques qui confirment les origines araméennes de la civilisation syrienne.

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Cette statue (ci-contre), sur laquelle sont inscrits de nombreux noms en araméen, a inspiré une chanson célèbre en Syrie.

Lorsque le Front al-Nosra, à l’époque la branche syrienne d’Al-Qaïda, a pris en 2013 la ville chrétienne de Maaloula, le régime Assad n’a rien tenté pour l’en empêcher. Pourquoi ? Pour pouvoir se prétendre le protecteur des minorités et, ce faisant, nier les origines araméennes de la ville de Maaloula, de même qu’il détruit tout ce qu’il existe de vestiges historiques en Syrie.

Linda Baris Elia a fait remarquer que, lorsque l’on compare la prise de Maaloula par le Front al-Nosra et l’attaque chimique du régime sur la Ghouta, l’on est frappé de constater que ce dernier a eu lieu le 21 août 2013, et l’entrée d’al-Nosra à Maaloula, le 31, soit exactement dix jours plus tard. Cela ne doit rien au hasard : après le massacre indéfendable qu’il venait de commettre, Bachar al-Assad avait besoin de redorer son blason, d’où cette attaque qu’il a orchestrée afin de ramener vers lui la sympathie.

Puis elle a remercié Omar Bonayah de son intervention, qui clôturait la conférence-débat.

L’ignorance ne défend que la tyrannie

Nul ne peut nier la légitimité de la cause des Chrétiens syriens, de même qu’aucune personne tant soit peu intellectuellement honnête ne saurait contester aux Assyriens, à leur langue et à leur culture, le caractère autochtone et fondateur qui est le leur. Ce n’en est pas moins ce que fait un régime Assad disséminant une propagande débilitante, reprise avec gourmandise en Occident par simple ignorance ou pleine malveillance.

La légende veut qu’un Winston Churchill seul aux commandes de la Grande-Bretagne désormais seule face à Hitler se soit entendu conseiller des coupes dans le budget de la culture pour financer l’effort de guerre britannique. «Si nous faisions cela,» se serait énervé le Premier Ministre, «alors que serions-nous en train de défendre ?». Prétendre défendre les Chrétiens syriens sans cette connaissance de leur histoire et de leur culture, c’est ne rien faire d’autre que de ne pas savoir ce que l’on défend au juste, donc, ne rien défendre du tout.

Drame d’une cause légitime, mais qu’une exploitation politique indue et mensongère vide de sa substance au profit d’un régime haineux de la connaissance.

Grâce aux participants à la conférence-débat, la preuve est faite. L’ignorance ne défend que la tyrannie, seul le savoir étant l’allié de la liberté.

Merci à Bicher Haj Ibrahim pour les documents écrits d’illustration et en annexe de cet article.

 

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This entry was posted on 20/01/2018 by in Assyriens, Chrétiens d'Orient, Démocratie, Peuple kurde, Révolution syrienne.

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