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Une nouvelle “conférence” pro-Assad à Paris avec une fausse organisation de “Chrétiens pour la paix”

En dehors de l’arme nucléaire – et ce n’est peut-être qu’une question de temps – aucune arme barbare n’aura été épargnée à la population civile en Syrie depuis le début du conflit armé en lequel s’est mué la révolution pacifique de mars 2011 réprimée dans le sang par la dictature. Barils d’explosifs, napalm, gaz sarin, armes chimiques, tant l’armée régulière que Daesh, l’ «Etat islamique» autoproclamé, s’étant illustrés dans l’emploi de ces dernières. Désormais, la «coalition» internationale contre Daesh se distingue par l’utilisation à Raqqa, le fief de Daesh, du phosphore blanc déjà déployé par Tsahal, l’armée israélienne, pendant sa campagne «Plomb Durci» début 2009 à Gaza.

A l’extérieur de la Syrie, dans des pays démocratiques où tous les coups ne sont pas permis, il faut se contenter de méthodes autrement plus feutrées, se montrer plus subtil en matière de coups bas. Ici en France, où Daesh frappe par les attentats, de l’Hyper Cacher aux Champs-Élysées deux jours avant le premier tour de l’élection présidentielle en passant par la sanglante tuerie du Bataclan, le camp Assad choisit une méthode plus conforme aux goûts de l’intelligentsia locale – les colloques, dont un qu’elle avait tenté d’organiser au Mémorial de Caen en novembre 2016 mais qui, démasqué et délogé de partout, a fini par avoir lieu au «centre culturel et spirituel russe» érigé par Moscou au seuil du Pont de l’Alma.

L’organisation révolutionnaire Syrian Christians for Peace, Syriens Chrétiens pour la Paix, avait empêché par une pétition la tenue du colloque à l’Assemblée nationale en avril 2017.

Après l’échec cuisant à l’élection présidentielle, puis d’ores et déjà aux élections législatives, du Front National et avec de nombreux députés pro-Assad en ballottage défavorable, un camp Assad qui paraissait invulnérable après la chute d’Alep-Est a choisi, pour ses colloques, l’une des seules armes barbares dont l’usage lui soit possible : l’usurpation d’identité.

Un plagiat grossier de Syriens Chrétiens pour la Paix

Le 13 juin, un courriel a été adressé à un certain nombre de proches de la révolution syrienne en France par une organisation jusqu’alors inconnue, dénommée «Chrétiens de Syrie pour la Paix» et dont le logo, à l’instar du nom, plagie grossièrement celui de Syriens Chrétiens pour la Paix.

Les récipiendaires, qui repasseront pour une explication de la manière dont cette organisation a obtenu leurs adresses courriels, se voyaient conviés à une conférence – exit l’appellation «colloque» – organisée le 27 juin à l’Association du Quartier du Boulevard du Montparnasse et intitulée «Syrie : Six ans de guerre, et maintenant ?». Pour qui n’y prête pas un œil attentif, c’est à s’y méprendre. Mais sitôt que l’on a lu les noms des intervenants, l’on sait à qui l’on a affaire – ou pas.

Capture d'écran 2017-06-15 22.37.40Le logo de Syriens Chrétiens pour la Paix …

Capture d'écran 2017-06-15 22.45.59… et celui de Chrétiens de Syrie pour la Paix.

Michel Raimbaud, présenté comme un ancien Ambassadeur de France aujourd’hui conférencier en relations internationales, reçoit les faveurs, pour ses prises de position en faveur du régime de Damas, les faveurs du Comité Valmy qui soutient ouvertement Bachar al-Assad et de sites d’extrême droite ou conspirationnistes tels ReOpen911, Boulevard Voltaire, Le Grand Soir, Réseau International et TV Libertés.

Le Père Elias Zahlawi, décrit comme un prêtre de l’Eglise Notre Dame de Damas, est régulièrement mis en avant par la dictature syrienne et soutient le Hezbollah libanais qui épaule les armées de Damas dans leurs basses œuvres à travers le pays.

Alexandre del Valle, «né» Marc d’Anna, déjà annoncé pour le colloque d’avril 2017 à l’Assemblée nationale, est un écrivain franco-italien issu de la mouvance souverainiste française, pro-russe et anti-OTAN, pro-serbe pendant les guerres balkaniques des années 1990, proche de la droite dure israélienne et hostile aux administrations démocrates américaines, notamment sous Bill Clinton. Avec l’ancienne opposante syrienne Randa Kassis, désormais soutien de Vladimir Poutine, il est l’auteur de deux ouvrages sur la Syrie. Acclamé par les islamophobes du mouvement Riposte Laïque, il est en revanche honni comme «impérialiste» par Alain Soral et son organisation Égalité et Réconciliation, pourtant ouvertement favorable au régime de Damas.

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Christian Chesnot, journaliste français, devenu célèbre au moment de son enlèvement en Irak, le 20 août 2004, avec son confrère Georges Malbrunot, est resté pendant cent vingt quatre jours otage d’un groupe islamiste armé. Les deux journalistes avaient été soutenus par de nombreuses associations, dont Reporters Sans Frontières, jusqu’à leur libération le 21 décembre 2004. Mais dans la crise syrienne, les deux journalistes prennent parti pour Poutine et Assad, imputant la tragédie syrienne à un complot des monarchies du Golfe.

Ayssar Midani, Présidente d’une obscure «Fondation Les Descendants d’Ishtar», s’exprime auprès d’officines de l’ultradroite française parmi lesquelles le Cercle des Volontaires, Égalité et Réconciliation et KontreKulture, toujours pour défendre la dictature dynastique damascène.

Richard Labevière, journaliste français, «consultant international», ancien de la Télévision suisse romande, de Radio France Internationale et de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), peut être lu sur le site du Comité Valmy et ceux d’organismes semblables comme Le Bréviaire des Patriotes et Le Grand Soir, ainsi que chez Al Manar, la chaîne de télévision du Hezbollah libanais interdite en France par le CSA.

Une association de la révolution syrienne aurait-elle jamais l’idée d’inviter de tels personnages à l’une de ses conférences ? C’est en tout cas ce que ces mystérieux «Chrétiens de Syrie pour la Paix» semblent vouloir que le public croie, celui qui ne connaît pas Syriens Chrétiens pour la Paix ni la révolution qu’elle incarne.

“Ils prétendent que le régime protège les Chrétiens, alors qu’en réalité, il fait du terrorisme d’État !”

Et pour cause. En réalité, Chrétiens de Syrie pour la Paix n’est pas apparue avec cette «conférence», l’intention plagiaire étant un élément fondateur de son existence.

Samira Moubayed, représentante en France de Syriens Chrétiens pour la Paix et initiatrice en son nom de la pétition qui ferma au colloque errant des pro-Assad les portes du Parlement, le rappelle sans ambiguïté. «Syriens Chrétiens pour la Paix a été créée fin 2012 par un groupe d’opposants syriens, une conférence ayant eu lieu à Paris le 29 mars 2013 pour annoncer la création de cette association. En 2014, les loyalistes de Bachar al-Assad ont créé leur propre association, Chrétiens de Syrie pour la Paix, qui défend ce régime plusieurs fois meurtrier de sa population à coups d’armes chimiques, ce régime qui brûle les cadavres de prisonniers pour dissimuler les exécutions de masse dans la prison de Saydnaya, que l’on surnomme ‘l’abattoir humain d’Assad’».

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Samira Moubayed

Quant à l’accusation de terrorisme que lance constamment Damas envers les révolutionnaires, le mythe d’un régime protecteur des Chrétiens persécutés par un Daesh qui serait le vrai visage d’une révolution islamiste déguisée, elle semble aujourd’hui si éculée que les groupes pro-Assad en France n’ont désormais plus aucun complexe à se faire passer pour ces mêmes gens qu’elle traite pourtant de terroristes. «L’opposition se compose de laïcs, de Musulmans modérés et de Chrétiens», poursuit Samira Moubayed. «La majorité des opposants ont condamné l’islamisation de la révolution syrienne qui a commencé quand Bachar al-Assad a fait sortir de prison la quasi-totalité des djihadistes syriens qui ont formé, par la suite, Jabhat al-Nosra puis Daesh. Autant dire que l’argument du terrorisme ne marche plus. Les loyalistes ont décidé de recourir à des techniques de manipulation de l’opinion publique en utilisant un nom proche de celui de notre association ; à travers lui, ils prétendent que ce régime protège les Chrétiens de Syrie, tandis que c’est en réalité un régime coupable de terrorisme d’État !».

«Proche» ? C’est encore peu dire. A l’exception d’un substantif suivi d’un adjectif chez l’organisation authentique, alors que le nom de la «contrefaçon» se compose d’un substantif puis d’un génitif, les deux noms sont identiques, l’antériorité revenant cependant sans conteste à Syriens Chrétiens pour la Paix. Auprès d’un public français gavé de la fiction d’une dictature occidentalisée, laïque et bienveillante protégeant, avec l’appui du puissant allié russe, des Chrétiens martyrisés entièrement rendus à sa cause face à l’irrésistible ascension d’un djihadisme qui a anéanti jusqu’aux derniers des démocrates et menace maintenant d’exterminer tous les non-Musulmans, être des «Chrétiens de Syrie» plutôt que des «Syriens Chrétiens», ce serait donc toucher le jackpot ? Au prix de la dignité de toute une composante de la population, et de la révolution, syrienne alors.

«Le nom de notre association est ‘Syriens Chrétiens pour la Paix’, ce qui montre l’appartenance de cette organisation à la Syrie avant tout, tandis que l’association pro-Assad prétend qu’elle représente tous les ‘Chrétiens de Syrie’ et parle en leur nom, et pour nous, c’est inacceptable !», s’indigne Samira Moubayed, furieuse de voir des médias français, parfois d’État, céder si facilement aux mensonges officiels de Damas et rendre ainsi possibles de telles usurpations.

«Les médias français ne mettent pas en lumière la présence des Chrétiens dans l’opposition au régime et se laissent influencer par la propagande. Nous, nous essayons d’attirer l’attention sur le fait que la seule étape importante pour aider les Chrétiens de Syrie, ce soit de construire avec les autres communautés une citoyenneté syrienne commune, dans un pays uni.»

Entre Shakespeare et Saint Thomas

«What’s in a name?», «Qu’y a-t-il dans un nom ?», se demande éplorée la Juliette Capulet de William Shakespeare, rêvant que son Roméo abjure son patronyme, celui des Montaigu qui ont les Capulet pour ennemis jurés. Qu’y a-t-il dans un nom ? Parfois la dignité d’un peuple, d’une communauté religieuse, voire tout simplement la vérité elle-même, arme plus redoutable encore que toutes celles que peut vouloir employer un régime amateur des fake news dont les médias d’État de Vladimir Poutine ont fait leur marque de fabrique.

Et que les ressortissants syriens de confession chrétienne soient non pas des «Chrétiens de Syrie» mais des «Syriens Chrétiens», à y regarder de plus près, cela fait une réelle différence, loin d’être un simple jeu sur les mots. Les premiers prétendent représenter une religion, les seconds revendiquent leur appartenance à un peuple et une nation.

Pour s’en apercevoir, sans doute, il est bon d’adopter l’attitude de l’un des saints du christianisme, Saint Thomas, dit «l’Incrédule» car les récits bibliques relatent qu’il refusa de croire que Jésus ait pu être crucifié sans voir la marque des clous dans ses mains, «être comme Saint Thomas» étant devenu une expression pour désigner quelqu’un qui ne croit rien qu’il n’ait vu par lui-même.

La foi ne suit aucun chemin rationnel, son principe étant dans la réponse de Jésus à Saint Thomas : «Tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu mais qui ont cru !». Personne n’a pour autant le droit de vouloir transformer la croyance en crédulité, et les «Chrétiens de Syrie pour la Paix», qui s’y livrent sans honte aucune, ne méritent au mieux, mardi prochain, que des chaises vides.

Illustrations : Captures d’écran.

Merci à Samira Moubayed pour la photo d’illustration.

 

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This entry was posted on 16/06/2017 by in Chrétiens d'Orient, Révolution syrienne, Russie.

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