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Après la Ghouta, les Syriens chrétiens ne tendent pas la joue gauche

«Ah, les cons ! S’ils savaient !»

C’est ce qu’aurait murmuré Edouard Daladier, à son retour de Munich en 1938, devant la foule qui l’acclamait à sa sortie de l’avion. Avec son homologue britannique le Premier Ministre Neville Chamberlain, le Président du Conseil des Ministres français venait de concéder à Adolf Hitler le démembrement de la Tchécoslovaquie au nom de la préservation de la «paix» avec le Reich. L’année suivante, la fin tragique de la guerre d’Espagne jetant sur les routes les Républicains vaincus, puis l’annexion de Dantzig et l’invasion de la Pologne par ce même Reich, allaient pourtant forcer Daladier et Chamberlain, ces deux chefs de gouvernement qui avaient cru sauver la paix en vendant la liberté des autres, à prendre les armes contre l’Allemagne nazie. On connaît la suite, du moins, on la connaissait jusqu’à présent. Depuis les frappes en Syrie du 14 avril, le doute est désormais permis à ce sujet.

En réaction aux attaques chimiques commises par l’armée gouvernementale dans la Ghouta orientale de Damas, descendantes de celles qui avaient jadis donné naissance à la «ligne rouge» des Présidents Barack Obama et François Hollande, vite enterrée par le chef de l’État américain puis oubliée par le Français, les forces armées du Royaume-Uni, de la France et des États-Unis, sous la conduite d’un Donald Trump qui y était déjà venu une fois malgré ses discours de campagne autrement plus favorables à Vladimir Poutine et Bachar al-Assad, ont frappé une heure durant des cibles syriennes liées à la recherche en armement chimique, sans causer aucune victime. En France comme ailleurs, l’opinion publique s’est plus que jamais scindée en deux, avec cette curiosité que de nombreux opposants à ces frappes les ont dénoncées au nom du «pacifisme», là où les carnages du régime Assad n’avaient jusqu’alors jamais éveillé en eux cette fibre «pacifiste».

D’autres ont dit redouter une «escalade» et/ou considérer ces frappes «illégales» car conduites sans approbation du Conseil de Sécurité. Position en soi honorable, et juridiquement parlant, pas complètement fausse. Mais l’approche réaliste des relations internationales, celle qui se base sur la primauté de la force, à laquelle Damas condamne le monde depuis sept ans, ne pouvait à terme que prévaloir sur l’approche libérale, fondée sur le besoin d’institutions internationales et de coopération entre les États, que Moscou et Beijing ont, par leurs vetos successifs en soutien au régime syrien, prise en otage. Le pire était ici et cause et conséquence.

Les Patriarcats chrétiens d’Orient entre la paille et la poutre

Il ne manquait qu’une réaction malvenue, et elle est venue de ceux que l’Occident avait choisis à partir de 2015 comme exemples – malgré eux – de l’opportunité de soutenir le régime syrien, du moins de ne plus l’exclure comme partenaire, contre un Daesh sans cesse plus puissant et devant une arrivée massive de réfugiés d’Afrique et du Moyen-Orient, résumée sous le terme «crise migratoire», qui terrifiait l’Europe – les Chrétiens d’Orient.

Nombreux dans l’opposition au régime Assad qui prend néanmoins plaisir à se présenter comme leur protecteur, les Chrétiens syriens ont eu la mauvaise surprise de voir les Patriarches des Églises orthodoxe d’Antioche et de Tout l’Orient, syriaque orthodoxe et romaine melkite catholique se prononcer contre les frappes, qu’ils qualifiaient d’«agression tripartite» et d’atteinte à la «souveraineté» de la Syrie.

Il n’en fallait pas plus à Syriens Chrétiens pour la Paix, l’organisation que représente en France le Docteur Samira Moubayed, pour réagir le 15 avril par un communiqué sans ambiguïté ni langue de bois. «De quelle souveraineté bafouée parle ce communiqué, alors que la Syrie est occupée par l’Iran et la Russie avec accord et contribution du régime d’Assad lui-même pour se maintenir au pouvoir ?», écrivait l’organisation, ajoutant que les Patriarcats «n’ont jamais condamné l’usage des barils remplis d’explosifs, des bombes à fragmentation, du phosphore», ni «l’utilisation du gaz sarin, pourtant prohibé par les conventions internationales, contre la population civile», pas plus qu’ils n’ont «montré le moindre signe de solidarité humaine avec les enfants de la Ghouta».

Syriens Chrétiens pour la Paix affirmait donc que la déclaration des Patriarcats «ne reflète pas la position de tous les Chrétiens», l’organisation réitérant sa foi «en le droit de la Syrie de vivre» et concluant : «Nous militons pour ce droit».

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Dans les Évangiles, fondement de la religion chrétienne, les apôtres Matthieu et Luc font état de paroles prononcées par Jésus-Christ lors de ses sermons sur la montagne et dans la plaine, paroles de teneur semblable et invitant à ne pas juger autrui sans accepter de se remettre soi-même en cause : «Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : ‘Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil’, alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère.»

Dans l’œil des Patriarches d’Orient, la poutre de leur soutien au régime syrien les aura rendus trop prompts à voir une paille dans l’œil de la Syrie révolutionnaire telle qu’incarnée par leurs coreligionnaires. Prétendre venir l’en enlever, cette paille qui n’existe que par l’illusion d’optique de leur partialité, serait pour autant une autre histoire, tant pour ce qui est d’une «agression» qu’en matière de «souveraineté» de la Syrie.

D’où vient l’ «agression» et qui défend la «souveraineté» ?

Aux accusations d’ «agression» portées par les Patriarches contre les pays auteurs des frappes, Syriens Chrétiens pour la Paix répondait qu’il était d’autres pays, auteurs d’autres frappes en Syrie autrement plus nombreuses et meurtrières, qu’il eût convenu de condamner de bien plus longue date. «Le régime d’Assad et l’alliance forte avec le régime iranien et ses milices communautaires exposent le peuple syrien à un danger grandissant et permanent, alors qu’il a bénéficié de la confiance des gouvernements et des organisations de la communauté internationale.»

Et que l’on ne vienne pas parler à Syriens Chrétiens pour la Paix de «souveraineté», car dans ce domaine, aucune leçon ne s’impose à l’organisation qui sait d’où vient pour l’essentiel le soutien à la dictature. «Le départ du régime, et la sortie du territoire syrien de toutes les milices armées, est le seul moyen pour en finir avec la destruction de la Syrie et pour protéger le peuple de la mort qui le frappe tous les jours.»

Enfin, là où Assad et ses soutiens brandissent les Chrétiens de Syrie non comme des Syriens, mais comme des Chrétiens, Syriens Chrétiens pour la Paix rappelle, ô combien utilement, qu’ils ne sont pas l’un ou l’autre mais l’un et l’autre, la Syrie «laïque» des Assad n’en ayant guère que le nom. «Il importe d’œuvrer vers pour une transition politique afin de construire un État moderne dans lequel les clercs n’interviennent pas dans le champ politique. Nous appelons de toutes nos forces à cette solution. Nous nous y tenons pour le salut des nôtres et de notre patrie.»

Syriennes, chrétiennes et libres

Tant la petite musique faisant des Syriens chrétiens une communauté monolithique rendue à la dynastie damascène a fait recette, il paraît difficile de concevoir un simple fait : la Syrie «laïque» dont se vante le régime n’est pas un pays apaisé où les différentes religions cohabitent en paix, mais, bien au contraire, un État morcelé où les Alaouites aux commandes des institutions ont su habilement fragmenter la population entre ses diverses confessions religieuses, en ce compris les Alaouites eux-mêmes dont Bachar al-Assad a épuisé la jeunesse en lui appliquant une conscription à outrance.

En Syrie, ni les Chrétiens ni les Musulmans ne sont libres de leur foi, encore moins de leur organisation interne, tout étant entre les mains de l’État qui en dispose et l’arrange à sa convenance. Autant dire que les propos des Patriarches relevaient de tout, sauf de la libre pensée et parole, encore moins d’un quelconque reflet de l’état d’esprit des Chrétiens de Syrie dans leur entier.

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Dr. Samira Moubayed

«Les vidéos et les témoignages de l’attaque chimique qui avait frappé Douma le 7 avril ont fait réagir des milliers de personnes, des politiques, des militants humanitaires, des intellectuels et d’autres encore qui ont condamné cette attaque,» souligne le Docteur Samira Moubayed. «Le pape François a également dénoncé l’utilisation des armes chimiques en Syrie et il a déploré que les civils syriens soient les victimes de telles armes … Mais les ecclésiastiques de Bachar al-Assad dont la nomination était soumise aux services de renseignements syriens n’ont pas réagi. Ils n’ont même pas prié pour les victimes et les enfants qui ont tant souffert dans la Ghouta. Au contraire, ils ont critiqué les frappes aériennes qui ne concernaient que l’arsenal chimique d’Assad.»

Que l’on en fasse la parole de toute une communauté religieuse, c’est bien plus que Syriens Chrétiens pour la Paix peut laisser passer. «Pour nous, c’est honteux et inacceptable. Ils n’ont pas le droit de parler au nom de tous les Syriens chrétiens, car ces attaques nous ont choqués et il fallait agir. Nous avons décidé de dire non, ce n’est pas notre avis, ce qui nous a poussés à faire ce communiqué qui a permis de sensibiliser l’opinion publique des Chrétiens de Syrie sur ce sujet, selon les réactions que nous avons observées.»

Sans oublier que, là où des dignitaires chrétiens syriens parlent aujourd’hui pour le régime sans être inquiétés, d’autres parmi eux qui se sont aventurés à soutenir, en lieu et place, la révolution syrienne en ont payé le prix. «Il faut dire aussi que des membres du clergé ont déjà exprimé un point de vue,» poursuit le Docteur Moubayed, «et je pense plus précisément à Monseigneur Youhanna Ibrahim, évêque syriaque orthodoxe d’Alep, le métropolite de l’Église syrienne orthodoxe qui a été kidnappé suite à ses déclarations en faveur du mouvement du peuple syrien.»

La preuve est faite, la parole des Syriens chrétiens n’appartient pas aux dignitaires qui sont le choix du seul régime de Damas. Loin s’en faut. «Nous sommes fiers des Syriens chrétiens et des membres du clergé qui disent non à tous les crimes commis en Syrie,» conclut le Docteur Moubayed.

Au diapason de Syriens chrétiens pour la Paix, l’Organisation démocratique assyrienne (ODA), créée sous Hafez al-Assad et influente dans les milieux d’opposition puis révolutionnaires en Syrie, tonne contre les Patriarches et leurs louanges à la tyrannie.

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Linda Baris Elia

«En tant que Syrienne chrétienne, j’ai honte d’entendre un tel discours de la part de ces responsables religieux,» fulmine Linda Baris Elia, qui représente l’ODA en France. «Ce discours ressemble à une lettre-type de la Mukhabarat, les services secrets d’Assad. Comment osent-ils prendre le parti d’un dictateur ? Depuis sept ans, tout ce qu’ils font, c’est de le défendre, pleurer et faire le tour du monde entier pour se faire ses avocats, suppliant les dirigeants du monde de le protéger. Jamais pendant ces sept ans, on ne les a entendus dire un seul mot sur les villes brûlées et les civils tués. Jamais ils n’ont réagi sur les victimes et les enfants tués. Mais ils pleurnichent dès qu’Assad est en danger.»

Et si elle a pu être une mauvaise surprise pour leurs disciples syriens, l’attitude des Patriarches ne surprend pas Linda Baris Elia. «De toute façon, leur comportement n’a rien d’étrange. Ils sont les hommes d’Assad et de ses services, ils ont été choisis par la Mukhabarat qui les a imposés à leurs communautés et leurs églises, car en Syrie, sous le régime Assad, tout est contrôlé par l’État, jusqu’au choix des dirigeants religieux, qu’ils soient chrétiens ou musulmans.»

Ils ne tendent pas la joue gauche

Dans leurs Évangiles, Matthieu et Luc relatent cette autre maxime du Christ, devenue l’une de ses plus célèbres : «Si l’on te gifle sur la joue droite, tends la gauche», précepte repris par bien d’autres ensuite, jusqu’à Gandhi pour qui «Rendre œil pour œil rendra le monde entier aveugle».

Mais les Syriens chrétiens sauront toujours distinguer sagesse et faiblesse, n’en déplaise à leurs patriarches que la connivence a contraints à demander pardon pour l’avertissement donné au régime Assad.

Chrétiens, oui ; croyants, oui ; crédules, jamais.

Merci à Syriens Chrétiens pour la Paix des images d’illustration fournies pour cet article.

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This entry was posted on 18/04/2018 by in Assyriens, Chrétiens d'Orient, Révolution syrienne.

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