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A Paris, le maire librement élu d’Alep lance un appel au peuple français

Personne n’a envie d’être le maire d’une ville en guerre – mais l’on peut choisir d’être celui d’une ville en révolution. C’est ce qu’a fait Brita Hagi Hasan, Président du Conseil local de la Ville d’Alep, en Syrie, élu démocratiquement par l’institution qui, après la libération des quartiers est de la deuxième ville syrienne et capitale économique du pays, a remplacé la municipalité aux ordres du régime de Damas.

Comme le Gouvernorat libre d’Alep, mis en place au niveau régional, le Conseil local connaît une présidence tournante chaque année. Alors que Brita Hagi Hasan, intronisé maire, se trouvait à l’étranger pour une série de visites, les bombardements de l’Armée arabe syrienne du régime Assad aidée des forces armées de la Russie l’ont empêché d’aller retrouver ses administrés ; malgré lui, il a dû se replier sur Idleb, seconde ville par ordre d’importance dirigée par la révolution syrienne. Même éloigné d’Alep, toutefois, il poursuit sa tâche et demeure en contact étroit avec la population locale.

Ce 1er décembre, alors qu’il se trouvait à Paris dans le cadre d’une nouvelle tournée de sensibilisation au sort de la ville martyre, Brita Hagi Hasan s’était joint à la neuvième Mobilisation Citoyenne hebdomadaire devant l’Ambassade en France de la République arabe syrienne.

Chaque jeudi à 19H00, des citoyens syriens, français et d’autres pays se retrouvent ainsi Place André Tardieu, dans le 7ème Arrondissement, puis se rendent à pied jusqu’à l’ambassade au 20 rue Vaneau, inopérante au plan diplomatique depuis l’expulsion de l’ambassadrice du régime syrien par la France en mai 2012, mais qui abrite toujours une certaine activité moins «publique».

Ils y déposent des bougies allumées et apposent sur le mur d’enceinte des affiches portant les revendications de la révolution syrienne, vite retirées mais qui ont le mérite de rappeler à ce qu’il reste de représentants de Damas à Paris que tout le monde n’est pas prêt à accepter un compromis contre-nature avec eux sous le seul prétexte de lutter contre le terrorisme – ce que l’État syrien affirme faire mais, comme le disait Lénine, «les faits sont têtus» et ils ne vont pas dans son sens.

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Une révolution pacifique poussée aux armes par la barbarie du régime

Devant la cinquantaine de militants venus le soutenir et l’entendre, Brita Hagi Hasan, écharpe tricotée aux couleurs de la révolution syrienne autour du cou, a pris la parole en langue arabe, avec traduction par l’un des participants de ses propos vers le français.

En préalable, le Maire d’Alep a voulu rappeler les racines de la révolution syrienne telle qu’elle existe aujourd’hui, sous une forme qui n’était pas la sienne au départ. «Les médias russes et ceux du régime syrien veulent nous faire passer pour une simple bande de terroristes. Il est donc important pour moi d’expliquer qui nous sommes et comment nous en sommes arrivés là.»

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Au centre, parlant au micro, Brita Hagi Hasan, Président du Conseil local de la Ville d’Alep.

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La révolution était d’abord pacifique, les manifestants ayant brandi fleurs et bougies contre un régime totalitaire fonctionnant comme une mafia. Pour toute réponse, la dictature a fait tirer sur la foule désarmée, espérant dissuader une bonne fois pour toutes les protestataires. En lieu et place, elle a obtenu l’entier contraire. «Plus on leur tirait dessus, plus les Syriens étaient déterminés à en finir avec le régime.» C’est ainsi qu’une révolte au départ non-violente est devenue, contre son gré et sans avoir d’alternative, une rébellion armée.

Et Damas créa Daesh …

N’ayant pu venir à bout militairement de la révolution syrienne, le régime voulut utiliser contre lui une autre arme, le mensonge. Pour ce faire, il ouvrit grand les portes de ses prisons, pour en libérer non ses innombrables prisonniers politiques mais les jihadistes qui y étaient détenus, par exemple à Saydnaya près de Damas. Ce sont eux qui formèrent bientôt les rangs de Daesh, l’ «État islamique» autoproclamé.

«Grâce à eux, Assad pouvait désormais dire qu’il n’existait pas en Syrie de révolution, mais des terroristes.» Même cela n’a en rien dissuadé les Syriens de vouloir un régime stable de liberté et de démocratie, qui garantisse la liberté de chaque citoyen(ne).

C’est donc bien le régime syrien qui a créé Daesh, qu’il ne combat pas dans les faits. En Syrie, la seule force qui combatte Daesh concrètement, c’est l’Armée syrienne libre.

Personne ne voulait entendre

N’ayant pas mieux réussi à écraser la révolution en suivant cette voie, Damas n’a pas hésité à passer des tueries de masse, dont il était déjà coutumier, au siège de villes.

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Daesh est une organisation terroriste, aucune contestation possible à ce sujet. Mais là où elle a tué quatre mille personnes, le régime a fait quant à lui plus de cinq cent mille victimes, soutenu entre autres par des milices iraniennes et irakiennes, ainsi que par l’aviation russe.

«Partout dans le monde, nous avons appelé à l’action pour faire cesser ces tueries. Hélas, personne n’a répondu à nos appels.»

A Alep, la démocratie vit sous les bombes

C’est ainsi, après l’échec de toutes ses tentatives de briser la révolution, a poursuivi Brita Hagi Hasan, que Bachar al-Assad s’est décidé à s’en prendre aux centres vitaux permettant à la population d’Alep de tenir – hôpitaux, centres de secouristes et autres infrastructures contre lesquelles toute attaque est normalement proscrite par le droit international.

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«Lorsque le Conseil local de la Ville d’Alep a été formé en 2013,» s’est souvenu l’élu, «deux millions de personnes vivaient dans la partie libérée. Naturellement, il fallait que l’on pourvoie à leurs besoins quotidiens, dans les domaines de la santé, de l’éducation et autres, pour qu’elles puissent se maintenir où elles étaient. C’est ainsi qu’est née l’idée d’un Conseil local qui serait compétent pour toutes les questions municipales : santé, éducation, voirie, eau, électricité, tout ce dont a besoin la population civile dans sa vie quotidienne. Avec les nouvelles que l’on reçoit d’Alep en ce moment, qui croirait que la ville est le théâtre d’une telle expérience démocratique ?»

Si le Conseil local de la Ville d’Alep a acquis une certaine notoriété, c’est précisément en raison de ce travail en direction de la population civile dans la ville en guerre. Aujourd’hui encore, en ce moment même, le Conseil poursuit son travail pour les Aleppins, même si les attaques incessantes du régime et de ses alliés ont réduit la population de deux millions à deux cent cinquante mille, les habitants de la ville ayant vu leur seuil de tolérance s’amoindrir alors que croissait la violence et ayant fini par fuir Alep.

«Aujourd’hui est le 97ème jour du deuxième siège d’Alep, le premier ayant été brisé en un mois par les résistants syriens. C’est dix jours plus tard qu’un autre siège a commencé.»

Alep, une population martyre

«Ceux d’entre vous qui connaissent Alep ou ont vu des photos savent qu’elle est l’une des plus anciennes villes au monde, au patrimoine très riche,» a rappelé Brita Hagi Hasan. «Mais le terrorisme d’Assad et de la Russie l’ont détruite.»

Les souks anciens, les mosquées, les églises, tout a été détruit et Alep n’est désormais plus qu’un champ de ruines. La vie quotidienne y est paralysée, et tout ce que font les deux cent cinquante mille habitants encore présents, c’est désormais d’y attendre la mort. Nourriture, médicaments, lait pour les enfants manquent totalement, et maintenant que tous les hôpitaux d’Alep ont été détruits, les blessés gisent à même les trottoirs. Pour les deux cent cinquante mille habitants de la ville, il ne reste que vingt-sept médecins, et puisqu’il n’y a plus d’hôpitaux, toutes les personnes en besoin de soins doivent être amenées dans les sous-sols des bâtiments pour y être soignées comme il est encore possible.

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«Le régime et la Russie disent qu’il existe quatre couloirs humanitaires permettant aux civils de quitter la ville, mais quand ils tentent de le faire,» a précisé Brita Hagi Hasan, «ils se font tuer». Tant la situation devient atroce, des gens qui, ne parvenant plus à nourrir leurs enfants, ont cru que ces couloirs pouvaient être une solution, ont tenté de les emprunter mais, à défaut de se faire tuer, les hommes ont été arrêtés, et les femmes et les enfants, placés dans des camps militaires. «Nous avons demandé à l’ONU de créer des couloirs humanitaires et de les gérer elle-même, au lieu d’en laisser la gestion au régime syrien. Mais personne ne nous écoute.»

Un génocide et le monde laisse faire

Comment demander à Brita Hagi Hasan de ne pas être, devant tant de souffrance et d’indifférence, révolté par l’injustice quasi officielle que subit sa ville ? Et le premier magistrat d’Alep ne s’est pas privé de la dire.

«Quand on voit comment on laisse mourir nos deux cent cinquante mille habitants, comment parler encore de Droits de l’Homme, ou même de droit humanitaire ? Le droit international n’est absolument pas respecté, il n’existe que sur le papier, tandis que, dans ma ville, les gens sont en train de mourir. Le veto russe à toute tentative de nous venir en aide a transformé Alep en abattoir pour les Syriens. Ce Conseil de Sécurité de l’ONU, mérite-t-il encore son nom ? Ou n’est-ce plus qu’un simple ‘Conseil russe’ qui ne fait plus qu’entériner tout ce que le régime fait à la population ?»

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Depuis plusieurs semaines, il était prévisible qu’Alep allait vers la catastrophe, mais au point où en est rendue la ville aujourd’hui, même le terme «catastrophe» ne signifie plus rien par rapport à l’horreur qui est celle de la réalité sur le terrain. Une «catastrophe» se produit normalement en un instant donné, après quoi l’on soigne et l’on reconstruit ; à Alep, la «catastrophe» est quotidienne, car la mort est quotidienne et rien ne semble pouvoir l’arrêter. C’est à un génocide qu’est soumise cette population, qui n’a fait que réclamer sa liberté et sa dignité.

«Sur tout ce dont je vous parle, nous avons constitué des dossiers, avec des preuves, et nous les avons déposés au Conseil de Sécurité de l’ONU. Malgré cela, personne n’a bougé.»

L’appel du peuple d’Alep

«Au nom des femmes d’Alep, des enfants d’Alep, nous appelons à ce qu’il soit immédiatement mis fin à cette tuerie, que l’on arrête de subir ce massacre, et que la paix revienne. Nous voudrions une campagne auprès des médias et des parlementaires pour arrêter cette machine meurtrière du régime syrien et de la Russie. Même si le peuple n’a pas directement le pouvoir d’intervenir, les parlementaires qui sont ses élus peuvent faire pression pour que ces tueries s’arrêtent.

Pour le drame syrien, où est l’humanité ? Au départ, notre révolution était pacifique ; aujourd’hui, nous avons plus de cinq cent mille morts, et chaque jour, des milliers de gens encore sont à leur tour menacés de mort.»

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L’Union européenne, a déploré l’élu local, est inexistante en Syrie et se borne à un rôle de spectateur, les deux puissances à l’œuvre étant les États-Unis et la Russie. «Pour autant, ceux qui paient le prix de cette crise, ce sont bien les Européens, car ce sont eux qui reçoivent tous les réfugiés.»

La communauté internationale doit prendre ses responsabilités pour arrêter ce terrorisme. Sans quoi cela ne fera qu’encourager d’autres tueries et laisser la population sans aucune aide face à la barbarie du régime n’aura qu’un effet – la jeter tout entière dans les bras du terrorisme.

Tout cela n’est que le résultat des bombardements syriens et russes, qui ont notamment attaqué toutes les écoles du pays. C’est ce que veut Bachar al-Assad, qui jamais ne combat le terrorisme, l’Armée syrienne libre étant la seule force à le faire.

«Même si le régime reprend Alep, la révolution ne mourra pas»

«Parler ne sera pas suffisant,» a avoué Brita Hagi Hasan, qui peinait à retenir son émotion, maintenant trahie par quelques larmes, bien que tentant de garder la tête haute et le regard droit. «C’est pourquoi je m’adresse au peuple français, qui a dans son histoire une grande révolution. Les jours paraissent sombres pour le peuple syrien, mais la révolution finira par triompher un jour ou l’autre. Peut-être le régime syrien va-t-il reprendre Alep dans les jours qui viennent ; mais même s’il le fait, la révolution ne mourra pas, car la révolution est dans l’esprit des gens et une idée ne peut pas mourir.»

Le Maire d’Alep lutte, mais en vain, car l’émotion a raison de lui. Plus parlantes que le moindre mot, les larmes brillent dans ses yeux. Tandis que ses propos sont traduits, il regarde vers les militants qui l’écoutent avec admiration, certains le prenant en photo mais la plupart d’entre eux, saisis par la même émotion que lui, se tenant immobiles.

«Le régime prétend lutter contre le terrorisme, mais c’est lui qui fabrique le plus de terrorisme ! Il dit au monde qu’il combat le terrorisme, mais il exerce son terrorisme contre les femmes et les enfants. C’est ça, notre révolution, notre expérience démocratique, et si le monde laisse perdurer la situation comme aujourd’hui, ce sera une honte qu’il ait fait cela au peuple syrien.»

Ce fut la conclusion du propos de Brita Hagi Hasan, qui remercia les participants de l’avoir écouté et leur proposa de répondre à toute question qu’ils voudraient lui poser. Mais ce qu’il reçut, ce ne furent que des applaudissements longs et empreints de gravité, ceux d’un public qui avait bien reçu le message des Aleppins qu’il portait au peuple français.

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3 comments on “A Paris, le maire librement élu d’Alep lance un appel au peuple français

  1. Charbonnier Marcel
    05/12/2016

    « Sous la pression de l’armée des nervis Shabbiha »… le régime Assad dissout sa propre Commission de « régularisation de la situation » des Syriens exilés en Europe !
    In Enab Baladi (webzine syrien oppositionnel), 30 novembre 2016
    Traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier
    http://www.enabbaladi.net/archives/116695

    Le ministre de la Réconciliation nationale du régime syrien est revenu sur la constitution d’une commission qu’il avait appelé à former avant-hier afin de superviser les « régularisations » (de citoyens syriens exilés) vivant dans des villes européennes.
    M. Abdel-Masîh Al-Shâmî, qui avait été pressenti pour cette mission a affirmé hier soir (mercredi 30 novembre) sur sa page Facebook personnelle que le ministère lui avait « retiré son investiture, ainsi qu’à M. Sabâh Kâsûha, après que des pages (Facebook) oppositionnelles eurent diffusé l’information (de leur nomination) ».
    M. Al-Shâmî a développé (ce que furent à ses yeux) les causes du retrait de son investiture, précisant « à ce que j’ai compris, la demande de création de la Commission (de Réconciliation) en Europe a été annulée en raison de pressions terribles qui se seraient abattues sur le ministère de la part de l’armée des nervis (du régime)(« jaysh al-tashbîh ») présente partout aussi bien en Syrie qu’à l’extérieur de la Syrie ».
    Et cet homme politique syrien partisan du régime Assad d’affirmer : « à partir de ce jour, je ne participerai plus jamais à aucune initiative collective en direction des exilés, quelle qu’en soit la forme et le genre, sauf en ce qui concerne exclusivement mon travail d’écrivain et d’éditorialiste ».
    Nous (Enab Baladi) avons constaté sur les pages Facebook du régime, lundi soir, la publication d’une nomination au nom de MM. Al-Shâmî et Kâsûha pour la constitution de cette commission qui aurait dû avoir son siège à Berlin et qui était destinée à travailler sous la supervision et la coordination de la Commission des Réconciliations sise à Damas.
    Cette commission aurait eu pour mission de « faciliter le retour des exilés (syriens) dans leur pays natal » et d’« aider les ressortissants syriens vivant en exil à régulariser leur situation », selon l’avis de nomination qui affirmait par ailleurs que la commission était tenue de « remettre des rapports bimensuels sur ses activités ».
    Le régime Assad a créé le ministère d’État pour les questions de réconciliation nationale et il a nommé à sa tête dès sa création, en tant que ministre, M. Ali Haydar, qui est le président du Parti syrien Nationaliste Social, qui relève de ce que le régime qualifie d’« opposition intérieure ».
    Ce ministère a institué ce qu’il est convenu d’appeler des Commissions de Réconciliation nationale. Celles-ci ont mis à profit les prérogatives qui leur ont été officiellement reconnues pour organiser des enlèvements et des passages à tabac, jouant un rôle de « mercenaires ».
    Le régime syrien s’efforce d’organiser des « conciliations » dans de nombreuses régions du pays, et il tente d’étendre ce type d’action aux Syriens vivant à l’étranger, comme l’a montré clairement la constitution d’une de ces commissions chargée d’étudier les dossiers des Syriens qui (selon ses termes) auraient été « trompés » et qui vivent (en exil) au Koweït, en août dernier.

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This entry was posted on 04/12/2016 by in Révolution syrienne, Russie.

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