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Maha Assabalani : “Je me sens yéménite et syrienne, j’ai la colère des deux peuples en moi”

ENTRETIEN

Alors que le monde entier observe le conflit en Syrie, ou plus exactement, comme le dit un slogan de la révolution syrienne en France, «Le monde regarde et laisse faire», un autre pays du Moyen-Orient déchiré lui aussi par la guerre demeure quant à lui largement ignoré – le Yémen.

Tout comme l’Allemagne, le Yémen a traversé la Guerre Froide divisé en deux États, une république pro-occidentale au nord et une alliée de l’Union soviétique au sud, avant que vienne enfin la réunification en 1990. Celui qui était alors le Président du Yémen du Nord, Ali Abdullah Saleh, devint le premier Président du Yémen unifié auquel il imposa un règne sans partage jusqu’à son éviction à l’aube des révolutions arabes du début 2011. Son successeur, Abd Rabbo Mansour Hadi, s’avéra ensuite incapable de maintenir le pays dans une unité réelle, alors qu’un mouvement sécessionniste au sud et un groupe affilié local d’Al Qaïda défiaient ouvertement l’autorité de la capitale Sana’a.

En janvier 2015, Hadi lui-même quitta le pouvoir tandis que la milice rebelle chiite des Houthis, soutenue par l’Iran et agissant avec l’aval de l’ancien Président Saleh, finissait par prendre le palais présidentiel. En mars, une coalition de nations musulmanes sunnites emmenée par le voisin du Yémen par-delà la frontière nord, l’Arabie saoudite, intervint en soutien à Hadi sans aucun mandat préalable du Conseil de Sécurité de l’ONU ou de toute autre organisation intergouvernementale.

Une situation en rien meilleure que celle de la Syrie, en vérité. Maintenant, que pourrait bien avoir à l’esprit une personne qui doive affronter la souffrance des deux peuples, syrien et yéménite ? C’est là une question qu’il serait opportun de poser à Maha Assabalani, native du Yémen, qui habite aujourd’hui Paris.

Maha a grandi dans plusieurs pays, parmi lesquels la Jordanie où elle étudia à l’université avant de s’envoler pour les États-Unis et d’y intégrer le College of William and Mary, prestigieuse université de Williamsburg, en Virginie. Après avoir affiché son soutien à la révolution en Syrie, où elle vivait désormais, Maha n’a eu d’autre choix que de fuir le pays, sa fuite l’ayant menée à Paris où elle s’est inscrite à l’Université américaine de Paris, dont elle a obtenu un Master en Communication internationale.

Aujourd’hui travailleuse en freelance et membre du mouvement Arab Reform Initiative, Maha soutient activement la révolution syrienne à Paris – tout en pensant encore à son pays d’origine, le Yémen, en dépit même d’une relation pour le moins tumultueuse avec sa terre natale.

Maha Assabalani

MY GLOBAL SUBURBIA – Quand êtes-vous arrivée en France ?

MAHA ASSABALANI – Je suis arrivée en mars 2012, après avoir fui la guerre en Syrie.

MY GLOBAL SUBURBIA – Que faisiez-vous exactement en Syrie ? Travailliez-vous là-bas ?

MAHA ASSABALANI – Mon père était diplomate, en poste à l’Ambassade du Yémen en Syrie. J’ai décidé de le rejoindre là-bas, d’abord pour une courte période, mais ensuite, je suis tombée amoureuse de ce pays. Je me suis mise à travailler avec le Centre syrien pour la Liberté d’Expression, dirigé par Mazen Darwish, mais en février 2012, les troupes du régime syrien ont investi ses locaux par la force. Ils ont arrêté tout le monde sauf moi, car je leur ai montré mon passeport diplomatique yéménite et les soldats n’ont eu d’autre choix que de me laisser partir. C’est ce qui m’a sauvé la vie, et quand bien même, je savais que je ne pouvais que quitter le pays dès que possible, car j’étais très consciente qu’à tout moment, les autorités syriennes pouvaient me remettre la main dessus.

MY GLOBAL SUBURBIA – Quelle a été la réaction de votre père à ces événements ? Vous a-t-il aidée à fuir la Syrie ?

MAHA ASSABALANI – Bien au contraire. Quand j’ai fui la Syrie, mon père a cessé de m’adresser la parole. Lui et moi ne nous sommes pas parlé depuis trois ans.

Quand je lui ai dit que je quittais la Syrie, il m’a sommée de faire un choix : soit je cessais toute activité de contestation du régime – et s’il me demandait cela, c’était en tant que partisan du gouvernement de Bachar el-Assad et non comme un père qui veut prendre soin de sa fille – soit je me débrouillais. Donc je suis partie.

Je me suis d’abord rendue au Liban, où je suis restée deux semaines, puis je suis venue à Paris où je vis depuis lors. Je soutiens activement la révolution syrienne. En revanche, bien que je suive l’actualité du Yémen, je n’ai jamais tenté d’intervenir.

MY GLOBAL SUBURBIA – Pour quelle raison ?

MAHA ASSABALANI – Peut-être est-ce ma culpabilité envers mon père qui est à l’œuvre. Peut-être ai-je pensé que je ne ferais ainsi que le heurter davantage, m’exposant à n’en récolter que des remords. Nous ne nous parlons plus depuis trois ans, donc je devine que je n’ai pas voulu rendre les choses pires encore.

Mais le fait est qu’au bout de toutes ces années, la situation devient intolérable au Yémen, petit pays dont l’on ignore souvent jusqu’à l’existence. Dites juste à quelqu’un «Moi, je suis du Yémen», et ce que vous entendrez la plupart du temps, c’est «Le ‘Yaman’ … C’est quoi ? Où ça se trouve ?». On m’a même dit un jour «Ce nom ‘Yaman’, ça sonne japonais, donc vous devez venir de cette région de l’Asie ?», et j’ai répondu «Regardez mes yeux un instant ; vous trouvez que j’ai l’air d’une Japonaise ?».

Malgré tout cela, le Yémen est bel et bien un pays, et aujourd’hui, on est en train de le détruire. Ma famille là-bas a perdu tout espoir, ils avaient toujours pensé que ce qui arrive à la Syrie, jamais le Yémen n’aurait à le redouter chez lui.

MY GLOBAL SUBURBIA – C’est vrai que le Yémen est un pays méconnu. L’on en a surtout entendu parler en 2011, lorsque le Président Ali Abdullah Saleh a été forcé de démissionner. Aujourd’hui, la presse en parle à nouveau, bien entendu à cause de la guerre. En tant que femme yéménite, que pensez-vous que le monde doive savoir et/ou comprendre avant tout au sujet du Yémen ?

MAHA ASSABALANI – Tout d’abord, je tiens à apporter une correction. Le Président Ali Abdullah Saleh n’a pas été forcé à démissionner. Il n’a jamais quitté le Yémen, il y vit toujours, et il est même l’un des pires fléaux qu’il nous faille affronter, étant donné qu’il est largement responsable du drame actuel.

Ce qui s’est vraiment passé au moment de son départ du pouvoir, c’est que, lorsque le palais présidentiel a été pris d’assaut par des manifestants et il a reçu des brûlures au corps, il a été mis sous protection, conduit à l’hôpital pour y recevoir un traitement médical et finalement amené en détention, de manière à ce que la Cour pénale internationale ne puisse réclamer son extradition puisque la mesure l’empêchait de quitter le pays.

N’oubliez pas que le Yémen, ce n’est pas l’Amérique ou la France. Saleh n’a pas accédé au pouvoir à travers une élection libre et honnête, et lorsque son mandat a théoriquement pris fin, il n’est pas pour autant parti. Il contrôlait le Yémen depuis 1990, et même avant, depuis 1978, c’était comme s’il considérait le Yémen comme sa propriété privée.

Il n’est jamais sorti du Yémen. Aujourd’hui encore, il est là, au milieu de nous tous.

MY GLOBAL SUBURBIA – Questions politiques mises à part, de quoi le monde doit-il prendre conscience au sujet de la souffrance du peuple yéménite dans la guerre qui ravage le pays ?

MAHA ASSABALANI – Le Yémen est l’un des pays les plus pauvres de ce monde. C’est le pays le plus pauvre de la région à laquelle il appartient. C’est chez nous que l’on trouve le plus grand nombre d’enfants-soldats, d’analphabètes et de petites filles mariées avant d’atteindre l’âge de douze ans.

Au Yémen, l’on porte une arme aussi facilement et naturellement que l’on boit de l’eau au robinet. Tout le monde, hommes et femmes, porte une arme. Là-bas, cela paraît aussi naturel que de respirer.

Les armes sont en vente libre sur les marchés en plein air, rien de plus facile que de s’en procurer une. C’est comme si chaque Yéménite, sans exception, était armé.

La raison pour laquelle, aujourd’hui, l’on est en train de nous détruire, c’est que le gouvernement a laissé le khat[i] détruire toute l’économie du pays, l’énergie de notre jeunesse, en bref tout notre avenir. Là-bas, c’est comme une drogue.

MY GLOBAL SUBURBIA – A présent, que pensez-vous que les organisations intergouvernementales comme l’ONU et la Ligue arabe pourraient et devraient faire pour le Yémen ?

MAHA ASSABALANI – Tout d’abord, je pense qu’elles doivent faire cesser l’agression contre le pays.

Je ne dis pas que les Houthis n’ont pas leur part de responsabilité dans les violences. Ils prennent les civils pour cibles, ils détruisent le pays. Ils sont une milice mais pire encore qu’une armée étrangère qui attaquerait le Yémen de l’extérieur.

Mais la violence, de qui qu’elle vienne, est le premier problème à résoudre. Il y a le problème des convois humanitaires qui n’arrivent pas à accéder aux zones qui ont le plus besoin d’aide. Mais au-delà de cela, ce qu’il faut par-dessus tout, c’est mettre fin à la guerre.

En fait, l’ONU a bien autorisé la «coalition» menée par l’Arabie saoudite à attaquer le Yémen. Mais au nom de quoi ? Comment les Nations Unies pouvaient-elles penser que la «coalition» allait l’emporter sur cette immense milice des Houthis puis la tenir sous sa coupe ? Une milice, ce n’est pas comme une armée organisée, dont l’on peut localiser les unités et les attaquer sans trop de mal.

Qu’est-ce que l’Arabie saoudite cherche à forcer les Yéménites à accepter, au juste ? Veut-elle, par exemple, importer chez nous la «démocratie» et les «Droits de l’Homme», alors que sur son territoire même, l’Arabie saoudite méprise et l’une et l’autre ? En quoi cela a-t-il un sens ?

Et pourquoi pas les «droits des femmes» tant qu’on y est ? Tout cela sonne comme une vaste blague, même si elle est tellement bête que je ne parviens pas à la comprendre et encore moins à en rire. Veulent-ils que je meure juste pour pouvoir dire qu’ils défendent mes droits, là où les ressortissants saoudiens, eux, n’ont absolument aucun droit ?

MY GLOBAL SUBURBIA – On vous sent à bout …

MAHA ASSABALANI – Le peuple yéménite n’a aucun droit de s’exprimer. Cela crée en moi des sentiments qui ne sont pas toujours cohérents les uns avec les autres.

Je me sens à la fois yéménite et syrienne, je porte en moi la colère des deux peuples, même s’il est évident que c’est quand même plus fort au sujet du Yémen car, là-bas, nous sommes tout simplement impuissants, livrés à nous-mêmes. Ma famille se trouve là-bas et la situation y est intenable.

MY GLOBAL SUBURBIA – Vous vous inquiétez pour votre pays, en temps de guerre c’est tout-à-fait normal.

MAHA ASSABALANI – Vous savez, le Yémen est un pays que je n’ai jamais vraiment aimé et que je n’aimerai jamais tout-à-fait.

Bien sûr, la guerre me fait du souci, mais auparavant, je ne m’étais jamais senti personnellement liée au Yémen. D’ailleurs, en quoi devrais-je me sentir liée à un pays où, en tant que femme, je n’ai aucun droit ? J’ai toujours détesté la manière dont l’on fait les choses là-bas, et aujourd’hui, je me sens grugée, sachant que je dois tout de même me soucier du Yémen et le défendre contre une agression étrangère en cours.

Tous ces hommes au pouvoir à Sana’a me demandent de défendre un pays qui ne m’a jamais défendue. Pour moi, c’est vraiment difficile à admettre. Le plus triste, c’est qu’il me semble n’y avoir aucune solution qui puisse venir de l’intérieur, que seules les grandes puissances ont leur mot à dire, comme c’est le cas par exemple en Syrie également.

MY GLOBAL SUBURBIA – De manière générale, si les femmes avaient davantage de droits au Yémen, ne serait-ce pas utile pour le pays ?

MAHA ASSABALANI – Bien sûr que ce le serait. Nous devons continuer à nous battre pour notre survie, car même si la décision qui est prise au bout du compte n’est pas la nôtre, nous ne devons surtout pas pour autant baisser les bras. Les politiques veulent réduire tout ce qui se passe à une lutte des Chiites contre les Sunnites, mais cela n’a aucun sens. La religion n’a rien à voir là-dedans.

Nous n’avons pas de communauté chrétienne au Yémen, mais nous avons une communauté juive ; la célèbre et regrettée chanteuse israélienne Ofra Haza était la fille de deux membres de cette communauté juive du Yémen. Alors, qu’on ne vienne pas tenter de nous vendre un discours de haine religieuse.

Rien de tout cela n’est lié à la religion. Et cela n’a jamais été le cas.

Version anglaise disponible ici.

[i] Plante dont les feuilles sont abondamment consommées au Yémen en tant que stupéfiant.

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One comment on “Maha Assabalani : “Je me sens yéménite et syrienne, j’ai la colère des deux peuples en moi”

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This entry was posted on 09/11/2015 by in Droits des femmes, Révolution syrienne, Yémen.

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