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“Même s’il faut traverser les barreaux de Poutine …”

En 1989, le Bruxellois Philippe Lafontaine, qui avait déjà conquis la France pendant l’été avec son Cœur de Loup, revint à l’automne au Top 50, classement national des ventes de 45 tours, avec un titre dont le compositeur avait, cette fois-ci, également écrit les paroles, Alexis m’attend.

Inspiré, expliquait-il, par l’un de ses musiciens qui était russe et habitait Moscou, alors capitale de l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev, pays que les autorités soviétiques refusaient de laisser “Alexis” quitter à nouveau pour rejoindre le chanteur en Belgique, Lafontaine mettait en scène un Occidental jurant d’aller retrouver son ami et prêt pour cela à traverser tout l’univers de la dictature communiste de l’époque, «de la Chine aux Balkans».

L’Européen de l’Ouest chante ainsi son serment d’aller chercher «Alexis» dans ce qu’il appelle les «pays d’outre-idée» :

«Pour tout vivre en souffrance,

Pour tout vivant,

J’irai

Crier.»

Dans le style de ses auteurs habituels, friands d’élégants et astucieux jeux de mots, Lafontaine chantait dans son refrain :

«Alexis m’attend,

Alexis m’attend,

Leninskiprospekt [une grande artère de Moscou],

Sous sa veste

De l’amour il a mis.»

La chanson remporta un vif succès, mais au plan politique, la chute du Mur de Berlin qui intervint peu après sa sortie la rendit déjà quelque peu obsolète. Lafontaine fut le premier à s’en amuser, et mieux encore, à s’en réjouir, ayant déclaré : «Finalement, les événements ont rendu la chanson inutile et c’est tant mieux !».

Déjà chantées en France par Alice Dona dans Le jardinier de Bratislava, hommage au président tchécoslovaque réformiste destitué par l’ URSS Alexander Dubcek, et Daniel Balavoine au tout début de sa carrière dans Lady Marlène, complainte d’un Est-Berlinois qui tentait de franchir le Mur mais était abattu par les VoPo, les terribles policiers du régime stalinien, les victimes des dictatures du bloc de l’Est recueillaient en France un soutien naturel – sauf éventuellement, sans surprise, des membres et sympathisants du Parti communiste. Le très médiatique Secrétaire Général du parti de 1972 à 1994, Georges Marchais, avait ainsi soutenu ouvertement l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS et qualifié le bilan du communisme mondial de «globalement positif».

En revanche, les atteintes aux Droits de l’Homme commises aujourd’hui sous Vladimir Poutine, Président de la Fédération de Russie, successeur officiel de l’Union soviétique au sein des instances internationales – et à ce titre détenteur de l’ancien veto soviétique au Conseil de Sécurité de l’ONU – ne semblent guère émouvoir qui que ce soit en France.

Au contraire, le Front National, si virulent à l’époque contre les abus de l’URSS en tous genres, a aujourd’hui pris la place qu’occupait jadis le Parti communiste en tant que parti allié de Moscou en France, en dépit même d’une dissemblance idéologique totale entre les deux formations politiques. Dans le champ démocratique, outre Jean-Luc Mélenchon qui affiche lui aussi une solidarité sans faille avec Moscou, là encore malgré un manque criant d’affinités sur le fond avec Vladimir Poutine, Nicolas Sarkozy, ancien Président de la République, aujourd’hui redevenu Président de l’Union pour un Mouvement Populaire, a déclaré qu’il ne voyait rien à redire à l’annexion par Moscou de la Crimée, région de l’Ukraine jadis soviétique et aujourd’hui souveraine, au mépris total du droit international. Dépourvu des atours du marxisme-léninisme, l’autoritarisme en Russie ne choque apparemment plus personne dans ce pays.

Apparemment … Mais ça s’arrête là. C’est ce que sont venus démontrer, ce dimanche 19 avril, Place Igor Stravinsky à Paris, face au Centre Beaubourg, les représentants de plusieurs associations russes et internationales alors même qu’une grande marche était annoncée à Moscou en soutien aux personnes emprisonnées pour s’être élevées contre le régime de Vladimir Poutine et ses abus à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières de la Russie.

Les quelques vingt participants, qui se sont retrouvés autour d’une pancarte portant la mention bilingue «За вашу и нашу свободу – Pour notre liberté et la vôtre», ont pris la pose pour les photographes présents en se regroupant derrière une banderole en russe donnant le ton de l’événement : «Свободу политических заключенным в России!», «Liberté pour les prisonniers politiques en Russie !». Puis Olga Nikolaeva, Secrétaire Générale de l’association Russie-Libertés qui organisait le rassemblement, a pris la parole.

Elle a annoncé que les rassemblements prévus en Russie ce jour même, à Moscou et ailleurs, n’avaient pas été permis, en fin de compte, par les autorités. Il faut donc d’autant plus être solidaires des Russes qui souffrent depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence, car le pays connaît depuis lors une répression intense. Pour l’opposition, il est presque impossible d’avoir le droit de manifester en soutien à des causes qui ne correspondent pas à la politique du pouvoir. Ici en France, chacun(e) est libre de le faire ; il est donc important de sortir dans les rues de Paris, et de dire qu’il existe un problème avec la liberté en Russie.

Olga Nikolaeva

Beaucoup de libertés y sont bafouées – liberté de rassemblement, liberté d’expression, liberté d’être ce que l’on est telle que la défendent notamment les associations LGBT, et même la liberté d’activité professionnelle, surtout celle des journalistes. Malgré le temps qui passe, le pouvoir continue de trouver de nouveaux boucs-émissaires et les victimes de ces pratiques se font de plus en plus nombreuses. Plusieurs associations de défense des Droits de l’Homme, dont celles représentées ici, condamnent cette politique.

Amnesty International : «Nous exigeons que la liberté soit respectée en Russie»

Geneviève Garrigos, Présidente d’Amnesty International, a été la première intervenante.

Elle a rappelé que, depuis que Vladimir Poutine a repris la présidence de la Russie en 2012 (1), la Russie connaît un net recul des libertés et des droits. L’accès aux libertés s’est durci, qu’il s’agisse des libertés d’association, de manifestation ou d’expression.

De nombreuses personnes ont été arrêtées et des manifestations, comme celle qui devait avoir lieu aujourd’hui à Moscou, interdites. Et quand bien même elles sont autorisées, c’est en des lieux où quasiment personne ne peut les voir. C’est là une situation préoccupante, et pourtant, personne n’en dit rien.

Geneviève Garrigos

La dernière affaire grave en cours est bien entendu celle de l’assassinat de l’opposant Boris Nemtsov, le 27 février dernier. Vladimir Poutine s’était dit inquiet de cet assassinat et avait annoncé qu’il superviserait lui-même l’enquête pour découvrir les assassins de Boris Nemtsov. Fin mars, deux personnes ont bien été arrêtées, mais tout porte à croire que l’on veut à tout prix leur rejeter la faute, celles-ci ayant notamment été torturées pour livrer des «aveux».

Dans ce même contexte, deux Défenseurs des Droits de l’Homme (DDH) qui ont dénoncé ces tortures ont été menacés par les autorités d’être arrêtés à leur tour pour entrave à l’enquête … C’est scandaleux !

Nous ne devons pas laisser se reproduire ce qui s’est passé avec l’enquête sur les assassinats d’Anna Politkovskaïa, Natalia Estemirova et tous ceux qui ont disparu parce qu’ils disaient que le régime était liberticide et dénonçaient légitimement des atteintes aux Droits de l’Homme. Nous devons nous mobiliser et être solidaires de la société civile russe.

«Nous devons envoyer ce message à Monsieur Poutine : nous ne sommes pas dupes de ce qu’il fait, nous exigeons que la liberté soit respectée en Russie et nous continuerons, comme depuis toutes ces années, à nous battre pour qu’il en soit ainsi. Mobilisons-nous. »

Ukraine-Action : La société civile ukrainienne doit plus que jamais soutenir celle de Russie

Prenant la suite, Anna Garmash, Présidente d’Ukraine-Action, a mis d’entrée les choses au point : si les Ukrainiens sont là pour soutenir la société civile russe, c’est bien parce que, depuis un an et demi environ, au début des manifestations sur le Maidan à Kiev et même avant, ils ont pris conscience que le changement dans un État, un pays, ne peut venir que d’en bas. Si la société civile se mobilise, tout changement est possible. Autrement, l’on n’en peut rien attendre.

Les manifestations en Ukraine ont déjà permis d’amorcer quelques progrès. Mais tout le monde sait que c’est un chemin qui est long et qui est dur. Précisément, c’est parce que les Ukrainiens ont conscience que la société civile russe a besoin de soutien, en ce moment plus qu’à n’importe quel autre moment, qu’ils tiennent spécialement à le lui apporter.

Anna Garmash

Toutes les répressions qui viennent d’être énumérées sont là et deviennent de plus en plus fortes. Les prisonniers politiques qui ont été évoqués demeurent à ce jour détenus. A ceux-ci s’ajoutent des ressortissants ukrainiens détenus en Russie, en dépit de toute légalité : Nadia Savtchenko, Alexandre Koltchenko, Oleg Sentsov et près de trois cents autres.

Ces personnes ont subi et continuent de subir des accusations montées de toutes pièces. Ukraine-Action est donc là, a conclu Anna Garmash, pour soutenir cette société civile russe, car c’est cette société-là qui porte la responsabilité d’un changement de régime, d’un changement de société, d’un espoir pour la Russie.

Russie-Libertés : Vérité et justice pour Boris Nemtsov !

Remerciant les personnes présentes aujourd’hui, à ce rassemblement, Alexis Prokopiev, Président de Russie-Libertés, précise que l’association a expressément voulu organiser cet événement avec d’autres organisations, qu’il remercie également de s’y être jointes, des organisations qui œuvrent elles aussi pour faire libérer les prisonniers d’opinion, en soutien à la société civile russe, en soutien à la paix civile, car celle-ci est importante en Russie comme en Ukraine, en France et partout ailleurs.

Merci donc à Amnesty International, merci à Ukraine-Action, merci à toutes les militantes et tous les militants, merci à la FIDH et aux autres associations, de se joindre à cet appel.

Comme il l’a été annoncé, une marche devait avoir lieu aujourd’hui à Moscou pour les libertés et pour la paix, mais les autorités russes ont interdit qu’elle ait lieu là-bas. Il a été proposé aux organisateurs qu’elle soit transférée dans la banlieue de Moscou, de manière à n’être pas visible et à attirer le moins de monde possible, le but étant clairement en cela de mettre des bâtons dans les roues de la mobilisation citoyenne.

Alexis Prokopiev

Les organisateurs ne pouvaient accepter cela, et à la place, ils ont préféré organiser plusieurs rassemblements non autorisés dans le centre-ville de Moscou en mémoire de Boris Nemtsov, sauvagement assassiné dans ce même centre-ville de la capitale russe le 27 février dernier. On vient d’apprendre de Moscou que plusieurs de ces manifestants ont été arrêtés par la police et sont actuellement détenus.

Un mot rapide sur Boris Nemtsov : l’enquête progresse lentement, des personnes ont été arrêtées mais l’enquête est depuis le départ très peu transparente. En l’occurrence, il n’existe aucune preuve réelle que les personnes arrêtées soient liées au meurtre de Nemtsov ; alors que cherche-t-on à cacher ? En tout cas, les commanditaires ne sont pas activement recherchés, personne n’étant en fait recherché à ce titre à l’heure qu’il est, alors que c’est pourtant le plus important.

On ne connaît toujours pas les commanditaires de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, on ne connaît toujours pas les commanditaires de l’assassinat de Natalia Estemirova, ni de celui de Mikhail Beketov et, donc, aujourd’hui, de Boris Nemtsov.

L’association Russie-Libertés demande, avec les autres associations qui se sont jointes à cet appel, une enquête internationale et indépendante pour découvrir qui sont les commanditaires de l’assassinat de Boris Nemtsov et, in fine, ses assassins, les vrais.

Ce sont là des étapes indispensables pour la justice soit faite et la vérité connue.

A Moscou, cinq ans de prison pour avoir dit «Je suis Charlie» ?

Elena Colombo, de Russie-Libertés, a mis l’accent sur la solidarité qui est attendue des Français envers les prisonniers politiques en Russie, des gens qui sont détenus comme des criminels alors qu’ils n’ont commis ni crime ni délit.

Par exemple, voici deux mois, deux militants, Vladimir Ionov et Marc Galpérine, ont été arrêtés seulement parce qu’ils avaient voulu manifester leur solidarité avec les victimes de l’attentat à Charlie Hebdo, ici même à Paris, étant pour cela descendus sur la Place du Manège (Manejnaïa) à Moscou où ils ont brandi des pancartes et banderoles avec le slogan, apparu ce jour-là, «Je suis Charlie».

Il faut savoir que Vladimir Ionov est âgé de soixante-quinze ans et que Marc Galpérine est un militant de longue date bien connu.

Elena Colombo

Ils ont tous deux été accusés d’actions non-autorisées, délit qui, en vertu du code pénal russe, les rend passibles chacun de cinq ans de prison. Tout cela parce qu’ils ont voulu être solidaires et dire qu’ils partageaient notre douleur ! A présent, nous avons besoin que l’on partage ici la nôtre, que l’on sache que ce régime est inhumain, que plus l’on avance, plus l’on a de prisonniers et d’affaires de justice qui n’ont pas lieu d’être car elles ne sont ni justifiées ni fondées.

Aidons ces gens qui sont comme nous, qui rêvent d’un pays démocratique, un pays qui puisse se développer sur la voie de la démocratie.

Les ONG stigmatisées et la censure devenue systématique

Olga Nikolaeva a repris la parole, tenant à mettre l’accent sur les pressions dont souffre la société civile en Russie, au premier rang de laquelle les DDH. Les associations de défense des Droits de l’Homme ont de plus en plus de mal en Russie à militer comme elles peuvent le faire ici en France, à cause de la loi adoptée en juin 2013 et qui impose de porter publiquement la dénomination «Agent de l’étranger» à tout organisme privé recevant des subventions de l’extérieur de la Russie.

Sitôt qu’une association, contrainte et forcée, revêt cette mention, comment peut-elle encore espérer recueillir la confiance du public ? Il est ainsi devenu très difficile pour les associations indépendantes d’exercer leurs activités professionnelles. Plusieurs organisations ont ainsi dû fermer ou payer des amendes trop importantes pour leur budget de fonctionnement.

Même des associations qui ne touchent pas au domaine politique, telles que des associations professionnelles, scientifiques ou artistiques, sont ainsi menacées. Personne n’est épargné.

Sur la liberté d’expression, qu’Elena Colombo avait évoquée dans l’intervention précédente, Olga Nikolaeva a rappelé, tout le monde ne le sachant pas, que l’affaire concernant Vladimir Ionov et Marc Galpérine n’était pas un cas unique, malheureusement, en Russie. Des théâtres sont ainsi censurés et des personnes accusées d’extrémisme en raison de publications sur leur blog personnel, tout cela témoignant d’un durcissement sans cesse croissant du régime contre l’expression de la parole libre.

«Ici en France, on a la chance de pouvoir faire autrement, c’est pour ça qu’il faut être solidaires avec la société civile russe.»

«Crimée annexée, Droits de l’Homme bafoués !»

Igor Reshetnyak, Vice-président d’Ukraine-Action, est intervenu pour soulever une question non encore abordée, et qui concerne au premier plan l’Ukraine : la Crimée.

Voilà à peu près un an, la Russie a annexé une partie du territoire ukrainien, et le vrai problème en cela, ce n’est pas tant qu’il y ait eu annexion mais que, en ce moment, les Droits de l’Homme sont constamment violés en Crimée.

Igor Reshetnyak

C’est particulièrement vrai de la population des Tatars de Crimée, population autochtone de cette péninsule, qui voit ses moyens de communication supprimés et fermés. L’un des derniers malheurs en date que cette population a connus est que la seule chaîne de télévision au monde émettant dans leur langue, le tatar de Crimée, a été fermée. Officiellement, sa licence d’émission n’a pas été renouvelée, oui ; mais tout le monde comprend très bien qu’il ne s’agit là que d’une fermeture déguisée !

A présent, les Tatars de Crimée n’ont plus de chaîne de télévision, plus de moyen de communication, et leurs leaders sont interdits de séjour sur toute la péninsule. Face à cela, on a l’impression que la communauté internationale se tait, que tout cela est mis de côté. «L’on s’efforce de faire respecter le Protocole de Minsk (2), mais dans celui-ci, rien ne parle de la Crimée et je trouve cela extrêmement dangereux !

Crimée annexée, Droits de l’Homme bafoués !»

Nikolai Kobliakov : Se souvenir, c’est soutenir

Vêtu d’un pull rayé blanc et noir rappelant la tenue des bagnards, et portant un numéro de détenu factice imprimé en noir sur papier blanc, Nikolai Kobliakov, ancien détenu politique russe, a rappelé d’emblée son expérience personnelle à ce titre.

«Je voudrais vous dire que je déplore que nous soyons si peu nombreux ici aujourd’hui, car c’est important pour tous les gens qui sont dans les prisons russes.»

Nikolaï Kobliakov

Nikolaï Kobliakov sait ce que c’est que d’être en cellule, a-t-il poursuivi, et le fait de savoir que quelque part ailleurs, dans une ville étrangère, quelqu’un pense à vous et vous soutient, c’est une chose qui vous donne le pouvoir, la puissance, et vous permet de continuer malgré tout votre combat.

Encore une fois, l’ancien prisonnier politique a voulu remercier toutes les associations qui l’ont soutenu à l’époque – Russie-Libertés, Amnesty International, l’ACAT et la FIDH.

Il faut aussi rester mobilisés pour Vladimir Ionov et Marc Galpérine, a-t-il conclu, car le fait d’être en prison seulement pour avoir fait ce qu’ils ont fait montre le vrai visage de l’État russe aujourd’hui.

Amnesty International : Ne pas laisser l’ordre moral réprimer la société russe

Geneviève Garrigos a repris la parole pour évoquer le sort des Pussy Riot, jeunes chanteuses russes qui, voici deux ans, avaient chanté dans une église orthodoxe une chanson pop contre Vladimir Poutine et qui, pour cela, avaient été condamnées à la détention dans des camps, dont l’on découvrait ainsi l’existence et qui constituent un sombre héritage de l’ère soviétique. Dans ces camps, les personnes détenues, vivant déjà dans des conditions inhumaines et épouvantables au départ, subissent en plus de cela des mauvais traitements qui confinent à la torture.

Si la mobilisation a permis de faire libérer les Pussy Riot, les camps n’ont pas pour autant fermé et les autres prisonniers politiques s’y trouvent encore.

Ici, l’on parle de prisonniers d’opinion, d’opposants, de journalistes qui dénoncent les exactions du régime, mais c’est bien aussi, comme l’a montré l’affaire des Pussy Riot, un ordre moral que veut imposer Vladimir Poutine, et cet ordre moral n’hésite pas à frapper tous ceux qui s’y opposent et remettent en question la morale que dicte l’Eglise orthodoxe russe – telles que les personnes LGBT et les associations qui les représentent et les défendent. A cela s’ajoute le fait que des étrangers soient régulièrement poursuivis, enfermés, et que l’on interdise leurs sites Internet et autres moyens de communication.

Aujourd’hui, la liberté est réellement menacée en Russie. Elle l’est, et même si les Pussy Riot et certains manifestants de Bolotnaïa qui avaient été arrêtés, justement, avec l’élection de Vladimir Poutine ont été libérés depuis, les geôles n’en demeurent pas moins pleines, les camps existent, ils sont une réalité, et nous ne pouvons pas laisser perdurer cela au sein de l’Europe.

«Libérez les prisonniers politiques !»

Anne Le Huerou : Résister au «grignotage» des libertés par le pouvoir russe

Ce fut enfin au tour d’Anne Le Huerou, sociologue, spécialiste de l’ex-Union soviétique, de prendre la parole pour une dernière intervention.

Si, comme le rappelait Geneviève Garrigos, les prisonniers les plus en vue ont pu être libérés, il ne faut pas oublier que plusieurs des participants de la manifestation du 6 mai 2012 sur la Place Bolotnaïa à Moscou font partie, au milieu de nombreuses affaires en cours, des gens que l’on a jugés et qui demeurent en prison. Pour un nombre effrayant d’autres personnes arrêtées, les procès se poursuivent et l’on peut s’attendre à des peines assez lourdes, totalement disproportionnées par rapport aux faits jugés et s’inscrivant dans des affaires qui sont pour la plupart montées de toutes pièces par le régime.

Anne Le Huerou évoque une réunion à laquelle elle avait participé avec d’autres militants des libertés en Russie, non loin de la Place Igor Stravinsky, voilà quelques semaines, juste après l’assassinat de Boris Nemtsov. Toutes et tous ont conscience que, bien qu’une enquête soit officiellement ouverte, celle-ci piétine plus ou moins volontairement. Dans le même temps, les autorités en sont arrivées à refuser tout simplement que la population vienne déposer des fleurs sur le lieu où Boris Nemtsov a été tué. «L’on empêche les gens de commémorer sa mort, ce que je trouve assez indigne.»

Anne Le Huerou

Ce qui frappe la sociologue, a-t-elle poursuivi, c’est de voir combien les participants de cette manifestation aujourd’hui à Paris sont peu nombreux, combien les choses se banalisent dans la Russie d’aujourd’hui. On voit qu’aujourd’hui, le rouble a quelque peu repris des forces, que les autorités russes peuvent annoncer une embellie voire une fin de la crise économique, et que le patriotisme apparu avec l’annexion de la Crimée et les événements qui s’en sont suivis en Ukraine semble ne jamais s’être porté aussi bien.

Plus que jamais, estime Anne Le Huerou, pour les gens qui sont ici et là-bas, il faut soutenir tous ceux en Russie qui font entendre une voix discordante de celle du pouvoir, lequel musèle de plus en plus ceux qui parlent un langage autre que le sien, notamment les médias, y compris sur Internet où le travail se voit entravé par une législation restrictive.

Ses propres collègues sociologues sont eux-mêmes menacés, a-t-elle révélé, non pas d’être emprisonnés bien sûr, mais dans leur activité professionnelle, car eux aussi se voient frappés par la fameuse loi sur les «Agents de l’étranger». Comme on peut le voir, le champ d’application de celle-ci dépasse le seul milieu des militants, manifestants et journalistes, d’autres professions et d’autres milieux étant touchés également.

«Je vois les choses comme un long grignotage : parfois, des événements graves ont lieu, qui mobilisent un petit peu les gens, puis ça retombe et le pouvoir continue à grignoter les libertés avec, d’une certaine façon, le consentement d’une partie de la population et, ici, de nos opinions et nos gouvernants qui ne sont pas très actifs à dénoncer ce qui se passe.»

Anne Le Huerou a conclu en admettant que le point de vue qu’elle exprimait n’était peut-être pas très optimiste, mais qu’il n’en fallait pas moins, quoi qu’il en soit, agir pour la liberté des prisonniers d’opinion et entretenir la solidarité avec la société civile en Russie.

Olga Nikolaeva : Protéger la société civile de la peur et de la haine en Russie

En conclusion des interventions, Olga Nikolaeva a confié que, depuis un an maintenant, lorsqu’elle retourne en Russie, elle a toujours un peu peur car l’on ne sait jamais ce qui peut arriver dans la rue. Avant, on s’y sentait plus ou moins en sécurité si l’on n’était pas engagé dans des activités politiques dites «d’opposition», mais aujourd’hui, malheureusement, ce n’est plus le cas.

L’arbitraire est à son apogée, et l’assassinat de Boris Nemtsov à tout juste trois cents mètres du Kremlin, dans le centre-ville très sécurisé de Moscou, ne fait que le prouver. On n’a toujours pas trouvé ses assassins, il est à craindre que l’on ne les trouve jamais et c’est bien là que doit intervenir l’enquête indépendante et internationale que demande Russie-Libertés.

L’on constate en Russie une montée du taux d’agressivité dans la population, produit d’une propagande des médias qui incitent les éléments «radicaux» à descendre dans la rue et agir contre celles et ceux qui sont désignés comme des «traîtres à la nation», la «cinquième colonne» des gens qui, selon ces mêmes médias, manifestent contre la patrie.

Sans complexe, les médias incitent à passer à tabac les individus et membres d’associations qu’ils désignent comme tels. Ceux-ci se voient livrés à la vindicte populaire sur les réseaux sociaux, quand on ne guette pas, de nuit, leur passage dans des endroits tant soit peu sombres, et cela fait très peur.

C’est aussi pour cela qu’il est important de soutenir la société civile en Russie, où la liberté de communication n’existe que sur le papier, tant il y circule de propagande et tant il devient difficile de se faire une opinion de manière indépendante. La législation est telle qu’il n’existe qu’une seule chaîne de télévision et quelques stations de radio, les autres canaux d’information se voyant de plus en plus menacés.

«Il est très important de parler avec les gens que vous connaissez en Russie. Il faut leur dire que nous, ici en France, nous ne sommes pas contre la Russie ; c’est tout le contraire ! Nous sommes pour une Russie qui soit libre et démocratique. On veut faire croire aux Russes que les Occidentaux sont unanimement hostiles aux Russes, et ce n’est pas vrai ! Parlez avec vos amis, dites-leur que c’est important de se battre pour les libertés en Russie.»

«La Russie sera libre !»

Le micro a ensuite été donné sur demande à quiconque souhaitait s’exprimer. Trois personnes sont intervenues pour dénoncer respectivement :

– le financement par Moscou de partis d’extrême droite en Europe, tels que le Front National en France, Aube Dorée en Grèce (la Russie finançant aussi le parti de gauche radicale Syriza au pouvoir) et l’UK Independence Party britannique, ce qui est une bonne raison de s’inquiéter des libertés en Russie et, à ce titre, de la propagande du régime à l’étranger, relayée par des médias tels que la chaîne Russia Today ;

– venant d’un citoyen ukrainien tenant son drapeau au bout d’une hampe, l’absence de transparence de l’information en Russie, symptôme d’une démocratie et de libertés en souffrance, et d’une manière générale la menace que constitue la Russie pour la démocratie dans l’ensemble des pays de l’ex-Union soviétique, dont les démocrates doivent donc tous se donner la main ;

– la perte annoncée de la culture, de la littérature et de la langue russes si toutes celles et tous ceux attachés à la liberté et à la démocratie en Russie ne continuent pas la lutte.

Le rassemblement s’est enfin clos sur les slogans, en français et en russe, «La Russie sera libre ! – Россия будет свободной!» et «Pour votre liberté et la nôtre ! – За вашу и нашу свободу !»

Des «tableaux de Soutine» aux «barreaux de Poutine»

Un magnifique événement. Mais, à bien y réfléchir, qui donc une manifestation d’une vingtaine de personnes en un lieu peu visible, au milieu des promeneurs d’un dimanche de printemps, pourra-t-elle donc impressionner ? Pas Vladimir Poutine, certes, à des milliers de kilomètres de là, inébranlable dans son Kremlin d’où il écrit le sort des individus et des nations entières dont la résistance à ses desseins l’agace. Pas ses alliés en Ukraine qui ont proclamé, dans la foulée de l’annexion de la Crimée, des «Républiques populaires» à Donetsk et Lugansk, regroupées sous le vocable de «Novorussia», où règnent la terreur et la loi du plus fort.

«Attendant qu’il l’ait su», comme l’écrit Corneille dans Le Cid, personne parmi les tenants du joug de Moscou n’aura fait d’insomnie. Alors, manifester, pour quoi faire ?

Dans son Alexis m’attend, Philippe Lafontaine fait dire à son personnage d’Occidental résolu à briser le côté soviétique du Rideau de Fer qu’il le fera «Même s’il faut traverser les tableaux de Soutine / Même défiguré», allusion bien sûr à cette technique chère à Chaïm Soutine. Juif de Minsk, le peintre avait trouvé refuge en France, où il avait combattu comme volontaire pendant la Première Guerre Mondiale avant d’être réformé pour raisons médicales. Il mourut en 1943, réfractaire au recensement des Juifs décrété par Vichy et n’ayant pu être soigné à temps d’un ulcère à l’estomac sous peine d’être découvert.

Aujourd’hui, répondrait-on à cet Européen à bout de patience, point n’est besoin de se faire aussi dramatique pour se rendre en Russie et en ramener quelqu’un ; il suffit de deux billets d’avion et que la personne ait un passeport valide. Soit. Mais derrière les artifices de lois qui revêtent un semblant de démocratie, comme l’a montré la manifestation du 19 avril, les choses ont-elles vraiment changé, au-delà donc des pures apparences ?

Admettons donc que Soutine ne puisse plus être «utilement invoqué», comme l’on dit en justice. L’on n’en pourrait pas moins chanter la chanson avec pertinence, au modeste prix du changement de quelques consonnes, «tableaux» devenant «barreaux» et «Soutine», existe-t-il à ce nom rime plus riche, se muant tout bonnement en «Poutine», ce qui a pour effet de donner à ce vers une actualité criante :

«Même s’il faut traverser les barreaux de Poutine».

Et c’est en effet ce que l’on devrait faire si l’on voulait rendre visite aux manifestants de la Place Bolotnaïa, aux journalistes emprisonnés et aux militants ukrainiens que retiennent les geôles de Russie. Sans oublier celles et ceux pour qui il est déjà trop tard. Anna Politkovskaïa, Natalia Estemirova et Mikhaïl Beketov sont désormais, pour leur part, derrière les barreaux de l’éternité, que l’on ne traverse que sans retour.

Il faut toutefois bien les traverser, «les barreaux de Poutine», ne serait-ce que sous la forme aussi dérisoire soit-elle d’une manifestation, un dimanche à Paris, au grand soleil d’avril mais qui, pour la plupart des passants, sera malgré tout demeurée dans l’ombre.

Seul le silence tue. Se taire, c’est laisser faire.

Dans cette ville de Paris où, en 1789, les représentants d’un peuple en révolte contre la monarchie absolue ont consacré comme un droit la «résistance à l’oppression», tant que celles et ceux, qu’ils soient de France, de Russie, d’Ukraine ou d’ailleurs, qui résistent à l’oppression que le nouveau nationalisme russe impose à quiconque il rêve de soumettre seront debout, les «barreaux de Poutine» ne retiendront jamais tout-à-fait personne – et Alexis, où qu’il attende aujourd’hui, saura que son ami que faisait chanter Philippe Lafontaine parviendra un jour à venir le chercher …

Et il ira.

(1) Dans un système de «roulement» qu’il a instauré avec son Premier Ministre, Dmitri Medvedev, pour contourner les limitations constitutionnelles sur la durée du mandat du Président, Vladimir Poutine avait accepté de présenter Medvedev à la présidence et de devenir son Premier Ministre, après quoi, le mandat de Medvedev terminé, chacun reprendrait sa place initiale et ce fut fait, Vladimir Poutine étant ainsi redevenu Président de la Fédération de Russie.

(2) Signé le 5 septembre 2014 à Minsk, capitale du Belarus et siège de la Communauté des Etats indépendants (CEI), et mettant fin aux combats entre le Gouvernement ukrainien et les «Républiques populaires» pro-russes autoproclamées de Donetsk et de Lugansk.

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This entry was posted on 27/04/2015 by in Amnesty International, Russie.

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