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A la Bastille avec Amnesty, «Une place pour les Roms»

En France, un sujet fait voler en éclats le champ démocratique : les Roms.

L’UMP qui, au pouvoir, a voulu lâcher toute la haine de la France contre eux dans le «Discours de Grenoble» prononcé à l’été 2010 par Nicolas Sarkozy, alors Président de la République. Le Parti Socialiste qui, ayant délogé l’UMP de l’Elysée, a poursuivi et amplifié la chasse aux Roms, déclarant en 2013 par la voie du Ministre de l’Intérieur de l’époque Manuel Valls que les Roms «ne veulent pas s’intégrer», allant jusqu’à interpeller la jeune rom kosovare Leonarda Dibrani lors d’une sortie scolaire, sous les yeux mêmes de ses camarades de classe, pour la renvoyer d’urgence avec sa famille au Kosovo. Et bien sûr, le Front National dont le président «d’honneur», Jean-Marie Le Pen, a vomi un certain jour que les Roms «sont comme les oiseaux, ils volent naturellement», ce qui n’a pas plu aux juges et on ne s’en surprend pas. Ils sont tous d’accord là-dessus, en tout cas les trois grands partis politiques : en France, les Roms sont de trop.

Mais ce n’est pas l’avis de tout le monde, pas de tous les partis politiques et pas davantage celui de toute la population, notamment pas de la société civile. C’est ce que sont venus dire, ce samedi 11 avril, Place de la Bastille à Paris sur le Terre-plein de l’Arsenal, les quelques centaines de personnes qui se sont rassemblées à l’initiative d’Amnesty International France, membres de nombreuses associations roms ou militant pour les roms, ou encore simples particuliers venus témoigner leur solidarité.

Animé par Julie Heslouin, responsable de campagne Discrimination à Amnesty International France, l’événement faisait écho à la Journée internationale des Roms du 8 avril dernier.

Sur une scène de toile blanche montée sur le Terre-plein, à une centaine de mètres de l’Opéra Bastille, Chakaraka – «faire la fête ensemble» en langue romani, formation de musique rom bulgare créée à Mérignac, près de Bordeaux, a ouvert le rassemblement par ses chansons en langue romani, aux rythmes latins et aux harmonies slaves, qui allaient aussi ponctuer l’événement entre les interventions des personnalités invitées. Julie Heslouin a pris la parole pour accueillir le public, rappelant le caractère à la fois festif et militant de l’événement et revenant sur son titre, «Une place pour les Roms». Non pas seulement, en ce samedi après-midi, la Place de la Bastille ici à Paris, mais pendant toute l’année, «Une place pour s’installer, une place pour grandir, une place pour voir vivre et grandir ses enfants, une place pour apprendre, une place pour travailler, une place pour faire société».

Julie Heslouin

En France, les Roms sont au nombre de dix-huit mille environ, a-t-elle précisé. Pour la plupart, ils vivent dans des bidonvilles où ils sont relégués, n’y ayant pour horizon qu’une expulsion forcée au petit matin. Pourtant, parmi eux, de nombreuses personnes ont un logement et travaillent, contribuant ainsi à l’économie française. De nombreux enfants roms vont à l’école et y ont retrouvé une stabilité et une sécurité. Autant de clés qui ont permis à ces personnes de trouver leur place dans la société française, d’être regardées autrement que comme des indésirables et d’exister aux yeux des autres.

Amnesty International France : Chacun a le droit à sa place dans la société

Camille Blanc, Vice-présidente d’Amnesty International France, représentant la Présidente Geneviève Garrigos en mission à l’étranger, a souligné l’inquiétude qui est depuis plusieurs années celle de l’organisation quant aux discriminations envers les Roms et aux expulsions qui les frappent, en France et ailleurs. Celles-ci ont donné lieu en 2012 et 2013 à de premiers rapports d’Amnesty sur le sujet.

«Les Roms migrants en France sont trop souvent confrontés à des conditions de vie indignes», a déclaré Camille Blanc. «Ils sont fréquemment victimes d’expulsions de leur bidonvilles ou de leurs campements, voire de reconduites à la frontière. Les enfants accèdent difficilement à la scolarité, certains maires allant jusqu’à leur barrer l’entrée à l’école. Les Roms sont aussi victimes de comportements racistes, parfois violents, ainsi que de stigmatisation par les autorités. On leur reproche parfois jusqu’à leur pauvreté, leurs conditions de vie, lorsque ce n’est pas leur origine ethnique, comme si quoi que ce soit relevait ici de leur choix. Les discours stigmatisants répétitifs à l’encontre des Roms ne font qu’aggraver encore leur situation.»

Camille Blanc

La Vice-présidente d’Amnesty International France a toutefois rappelé le travail important effectué par certaines communes en direction des Roms, exemples qui doivent montrer une dynamique positive vers un chemin d’acceptation de l’autre, quel qu’il soit. La solution, ce n’est jamais la stigmatisation mais bel et bien l’accès aux droits, le droit de vivre dans des conditions de vie décentes avec des commodités telles que l’eau, les sanitaires, le ramassage des ordures, car dans la plupart des bidonvilles et campements roms, même ces services de base sont refusés aux habitants, déjà privés du droit d’accéder à l’emploi, au logement et aux soins médicaux dès le départ.

C’est aux autorités françaises de garantir aux Roms l’accès à ces droits, a conclu Camille Blanc, ce qui commence par des garanties effectives contre les pratiques d’expulsion forcée ainsi que, in fine, par des solutions positives qui permettent à chacun de trouver sa place.

Liliana Hristache : Sans soutien, pour les Roms, pas d’intégration possible

Puis a témoigné Liliana Hristache, Présidente de l’association Rom Réussite basée à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, elle-même immigrante d’Europe de l’Est arrivée en France avec sa famille en 2004. Pour parvenir à l’intégration, souligne-t-elle, elle a dû surmonter de nombreux obstacles. Elle et sa famille ont connu les expulsions, la mendicité, les travaux ingrats. Ils ont vécu sans eau, sans électricité, dans des cabanes de fortune sur des terrains où, dès cinq heures du matin, la Police venait frapper à leur porte pour les chasser sans même leur laisser le temps d’emporter leurs affaires.

«Une fois, ma fille avait oublié son lapin en peluche dans la cabane, et quand nous avons voulu le récupérer, on ne nous a pas laissés le faire. Pour moi, ce fut un moment dur à vivre. Ma fille a beaucoup souffert de devoir dire adieu à son petit lapin.»

C’est ce qui a amené Liliana Hristache à créer une association pour soutenir la communauté rom, ce qu’elle ne peut toutefois faire sans le soutien du public, des collectivités territoriales et des autres associations, condition sine qua non pour la réussite des Roms en France. Si les Roms sont laissés de côté, ils ne pourront pas réussir.

Liliana Hristache

«Nous connaissons peu et mal nos droits, et le problème, c’est que nous devons apprendre entièrement en quoi ils consistent. C’est pour cela que nous ne nous affichons pas beaucoup, que nous sortons peu pour réclamer nos droits ; tout simplement, parce que nous ne les connaissons pas. Mais avec vous, avec votre soutien, j’en suis sûre, nous réussirons l’intégration des Roms en France et dans le monde entier.»

C’est précisément, conclut Liliana Hristache, ce qui a amené l’instauration de la Journée internationale des Roms – le besoin criant d’attirer l’attention de la société, de rendre visibles tous les problèmes de discrimination et de marginalisation que subissent les Roms tous les jours.

Chakaraka : La musique, arme contre la violence

Après avoir offert au public une nouvelle animation musicale à sa façon, le groupe musical Chakaraka témoigné à son tour.

Il s’agissait de créer un projet culturel pour faire face aux violences policières, tout en s’inscrivant dans une démarche professionnelle. Au moment des mariages et des grandes fêtes, des orchestres formés par des habitants des squats jouaient déjà à l’époque, et c’est en partant de là que les musiciens du groupe, Gocho, Vasco l’accordéoniste, Nayden le clarinettiste, Mitko le percussioniste – qui a commencé à jouer sur les places de Bordeaux à l’âge de onze ans –, Nicolae le guitariste, Ivo le bassiste et Georgi, le chanteur (et danseur endiablé !), ont monté cet orchestre en 2011 pour parler autrement de ce qui se passe dans les camps.

En deux ans, Gocho a subi à lui seul neuf destructions de squats, la dernière datant de quinze jours seulement. Un documentaire a été réalisé sur le groupe par France 3, qui demeure aujourd’hui visible sur Internet (1). Les journalistes Sylvain Mavel et Eric Cron y retracent le périple de Chakaraka à travers les destructions de camps et la recherche incessante de titres de séjour.

Didier Guillaume : Choisy-le-Roi, terre d’accueil

Didier Guillaume, Maire PCF de Choisy-le-Roi et Vice-président du Conseil Général (aujourd’hui Conseil Départemental) du Val-de-Marne, a pris le micro pour raconter son expérience d’élu local ayant accueilli des Roms.

Lorsqu’Amnesty International France a contacté son cabinet en demandant s’il accepterait de témoigner aujourd’hui, il n’a, avoue-t-il, «pas réfléchi longtemps». Aujourd’hui, il est nécessaire de montrer qu’il est possible d’avoir affaire aux Roms autrement que dans l’hostilité.

Didier Guillaume rappelle le Discours de Grenoble de l’été 2010, «été de triste mémoire» au cours duquel, après un fait divers de violence urbaine dans lequel des Roms étaient impliqués, le Président français de l’époque, Nicolas Sarkozy, et son Ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux ont violemment attaqué la communauté rom à coups d’amalgames, tels que «Roms = délinquants» et «Gens du voyage = étrangers indésirables». Ces mots étaient le début d’une chasse, et en Ile-de-France, celle-ci ne manqua pas ses proies : sous peu, la majorité des lieux de vie roms dans la région furent détruits par les forces de l’ordre.

A Choisy-le-Roi même vivaient soixante-dix familles roms, installées sur un terrain de l’Etat. Leurs caravanes furent toutes détruites et éparpillées, ce qui mit à la rue des personnes avec enfants en bas âge et souffrant de problèmes de santé, notamment cardiaques. Avec des militants associatifs locaux, la Ville de Choisy-le-Roi a pris ses responsabilités et ouvert un gymnase pour accueillir ces familles. Cependant, il ne pouvait s’agir que d’une solution temporaire, car la rentrée scolaire approchait et il était donc urgent de résoudre le problème de manière plus pérenne.

La municipalité rejoignit bientôt Patrick Doutreligne, de la Fondation Abbé Pierre, pour refuser d’abandonner ces familles à leur sort et démontrer que, face à la violente démagogie du Discours de Grenoble, des actions alternatives sont possibles. Elle réquisitionna un terrain de Réseau Ferré de France et, avec l’aide de la Fondation Abbé Pierre, Emmaüs France et Romeurope, y créa un lieu d’hébergement avec des caravanes remises en état. Ce lieu prit un nom symbolique, inscrit sur un large calicot – Permis de Vivre, car c’est de rien moins qu’il était question.

Didier Guillaume

Avec l’Association Logement Jeunes, la Fondation Abbé Pierre et Emmaüs France, la municipalité entreprit un travail d’accompagnement à la scolarité, à la santé, à l’insertion sociale et professionnelle qui allait durer quatre ans et qui, en fin de compte, mena à la disparition du camp Permis de Vivre, devenu inhabité.

Chacune des familles occupe désormais un logement stable. Au départ, Valophis, l’office public départemental HLM du Val-de-Marne, s’est montré pour le moins sceptique, à tel point qu’il a fallu lui forcer la main ! Cependant, aujourd’hui, Valophis est fier de ce qu’il a accompli, comme le sont tous les autres intervenants.

Une dizaine de ces familles résident aujourd’hui dans des pavillons, sous des conventions de bail associatives, et les dix autres ont reçu chacune leur numéro unique départemental de demandeuses de logement, pouvant prétendre à ce titre à un bail de droit commun. Tous les partenaires sont fiers de cette réussite, qui démontre qu’avec la volonté politique et le soutien du Conseil Général du Val-de-Marne ainsi que de militants associatifs déterminés – l’Etat jouant lui aussi son rôle, mais seulement depuis 2013 et de manière modique –, des projets comme celui-ci peuvent être menés à bien et il n’y a pas de fatalité en la matière.

Didier Guillaume a conclu par une pensée pour les dix mille autres familles roms d’Ile-de-France qui n’ont pu bénéficier d’un dispositif de la sorte. «Il faut lutter sans cesse contre les gens qui prônent le racisme, l’inégalité, l’exclusion, l’intolérance. Plus que jamais, la solidarité doit être effective. Plus que jamais, dans notre société, il faut vraiment qu’il y ait une place pour tout le monde.»

Remerciant Didier Guillaume, Julie Heslouin a rappelé que d’autres municipalités en France, telles que Gardanne, Martigues et Strasbourg, pour ne citer qu’elles, ont accompli des démarches semblables en faveur des Roms. Et elles sont loin d’être les seules.

Marc Melki : «Et si c’était vous ?»

Le photographe Marc Melki, accompagné à la contrebasse par une improvisation du chanteur Imbert Imbert qui s’était invité à l’événement, a expliqué la démarche qui l’a amené à réaliser sa série de portraits, publiée principalement dans le quotidien Libération, «Et si c’était vous ?». Dans cette série, Marc Melki met en scène des personnalités publiques dormant à même le sol dans des cabines téléphoniques, comme si elles étaient sans domicile fixe.

Pour réagir contre ce scandale social, Marc Melki a fondé avec l’écrivaine Eliette Abecassis le Collectif Exils Intra Muros. Partout dans Paris, tous les jours, l’on peut voir des familles exilées entières errer sans but, sans avoir de toit ni pouvoir être accueillies où que ce soit, dans l’indifférence la plus totale des décideurs politiques. C’est dans ce contexte qu’a pris naissance «Et si c’était vous ?», le but étant d’amener le spectateur à changer son regard sur l’exil et la pauvreté, en s’imaginant un instant que c’est lui qui est dans cette situation tragique. Le problème est d’autant plus grave que le nombre des personnes touchées ne cesse d’augmenter, les structures d’accueil étant toutes saturées et/ou inadaptées.

«Je parle bien sûr du peuple rom, de son histoire, de sa culture, de sa souffrance, et de sa différence, mais aussi, et surtout, de cette indifférence, cette défection des politiques qui laissent depuis trop longtemps ces familles à la rue. Le peuple rom, ou tzigane, est très durement discriminé dans divers pays d’Europe de l’Est, mais aussi en France. Il est contraint à un exil permanent. Comme le dit Jean-Pierre Liégeois, ‘Leur existence est une dissidence’

Marc Melki et Imbert Imbert

 Tous les trois jours, un bidonville rom est démantelé en France, ce qui est inutile et extrêmement coûteux. Des enfants auxquels le travail des associations avait permis d’entrer à l’école se voient de nouveau déscolarisés. Cette politique ne peut avoir pour résultat que de légitimer et d’accroître encore les préjugés envers les Roms, ce que traduit on ne peut mieux la montée de l’extrême droite et de l’intolérance en France.

«Les Roms ne sont pas des nomades, ni des migrants, mais des citoyens européens au cœur de la construction européenne», a rappelé Marc Melki. Arrivant en France en toute légalité, ils se voient pourchassés et stigmatisés par les autorités françaises, que ce soit la gauche ou la droite qui gouverne.

Or, comme tout autre peuple, ils peuvent s’intégrer en France. Mais pas si l’on en fait constamment des parias.

Marc Melki a enfin remercié toutes les personnalités qui ont accepté de prendre part à «Et si c’était vous ?».

Paroles et musique

Imbert Imbert a interprété deux de ses titres en s’accompagnant à la contrebasse, puis la scène a accueilli la violoniste franco-roumaine Sarah Nemtanu et son partenaire de scène Pierre Fouchenneret.

Complices et souriants devant un public charmé, les deux jeunes musiciens ont interprété des compositions de Bela Bartok et d’Armin Kaufmann ainsi que des petits pastiches folkloriques de l’Est.

Pierre Fouchenneret et Sarah Nemtanu

 Aline Archimbaud : «Les Roms ne pleurent pas»

La Sénatrice écologiste de Seine-Saint-Denis Aline Archimbaud, venue exprimer sa «solidarité totale», a fustigé les démagogues et extrémistes qui, en ces temps de crise grave et de chômage, poussent l’opinion au repli, à la haine de l’étranger, au racisme sous toutes ses formes. C’est là une impasse contre laquelle nous nous battons tous. Dans ce contexte, les Roms, persécutés en Europe depuis des siècles, se voient particulièrement stigmatisés, tant par la droite avec le Discours de Grenoble que par la gauche qui prétend qu’ils ne «veulent pas s’intégrer», tout cela étant faux.

Même une minorité de mafiosi, comme il en existe dans tous les pays d’Europe, ne peut justifier que l’on jetât ainsi le discrédit sur les Roms. La Sénatrice l’a vu dans un «tour de France» qu’elle a effectué : ce que veulent les Roms, c’est simplement être citoyens à part entière, c’est l’égalité.

Aline Archimbaud a interpellé une nouvelle fois les pouvoirs publics en demandant la mise en œuvre de la circulaire interministérielle d’août 2010, qui indique que les populations et familles roms doivent être reçues «dignement», ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Notamment, le droit à la scolarisation est inscrit dans la loi, ce qui fait qu’un maire qui refuse l’accueil d’enfants roms à l’école commet ainsi un délit. Il en est de même du droit à la santé et du droit au logement.

Aline Archimbaud

En Seine-Saint-Denis, département dont Aline Archimbaud est une élue, des expulsions très violentes ont eu lieu, depuis plusieurs années et de manière plus répétitive encore ces derniers mois. La Sénatrice rappelle, comme d’autres l’ont dit avant elle, que ces expulsions, déjà très coûteuses en elles-mêmes, ne règlent pas les problèmes et ne font que les déplacer voire les aggraver.

C’est pourquoi nous devons résister, monter des projets alternatifs, comme à Choisy-le-Roi et ailleurs, mettre en œuvre, tout simplement, des pratiques républicaines de solidarité et de fraternité. Tout ce que nous voyons aujourd’hui montre combien les Roms ont de talent et de capacité à rebondir.

«Les Roms ne pleurent pas, ils ne se plaignent pas, ils ne demandent pas d’assistance. Ils demandent tout simplement que la loi soit appliquée, qu’ils aient accès à leurs droits et qu’ils bénéficient, tout simplement, de l’égalité.»

Pour Aline Archimbaud, ce qui pourra aider dans les mois qui viennent, envers et contre tout, c’est la multiplication d’initiatives concrètes dans lesquelles les Roms puissent se construire ou se réhabiliter, notamment au niveau du logement, avec l’accompagnement de réseaux de solidarité et la volonté farouche de nombreux enseignants, qui non seulement accueillent les enfants mais permettent qu’ils soient scolarisés dans de bonnes conditions, ce qui est vrai aussi de professionnels de la santé.

«Nous y arriverons», conclut la Sénatrice écologiste. Contrairement à ce que d’aucuns prétendent, les Roms ne recherchent aucun assistanat ; ce qu’ils demandent, c’est à être accueillis par une nation républicaine qui a pour devise Liberté, Égalité, Fraternité.

Jacques Debot : Assez du «non-lieu» pour les Roms en France !

Le dernier intervenant fut un Rom français, Jacques Debot, écrivain et ancien assistant parlementaire.

Il se souvient que, la première fois qu’il est venu à Paris, l’enfant rom qu’il était voulait voir la Bastille, symbole de la Révolution française et des valeurs de la République. Mais lorsque ses parents l’ont amené sur cette même place où il parle aujourd’hui, il n’y a vu que la Colonne de la Bastille, sur laquelle sont inscrites les dates des Trois Glorieuses en 1830. «Ce n’est pas ça que je voulais voir!», a légitimement protesté le jeune Jacques, avant d’apprendre que la Bastille avait été entièrement démantelée et que rien ne s’était perdu : pierres, portes, fenêtres, tout a servi pour construire ailleurs. Avec les Roms, c’est la même chose : rien ne se perd, ils récupèrent ce qui peut l’être – même si, dans la société actuelle, c’est de moins en moins –, et avec, ils se créent un milieu de vie. Mais hélas, très vite, tout est réduit en cendres à coups de pelleteuse.

Il faut voir les choses autrement, et c’est tout le sens de notre militantisme. Beaucoup de photographes sont présents aujourd’hui ; justement, pourquoi faut-il que les photographes veuillent systématiquement réaliser des portraits de Roms au milieu de détritus et d’immondices ? Pourquoi vouloir donner une telle mauvaise image d’eux ? Photographes, réalisez des portraits de Roms dans de beaux environnements, qui puissent les mettre en valeur ! Et désormais, vous tous Roms, si un photographe demande à vous prendre au milieu de détritus, refusez et dites-lui de déguerpir !

Jacques Debot a rendu hommage au titre donné au rassemblement, «Une place pour les Roms». Place – en romani, ce mot se dit pléri, il désigne l’endroit où l’on arrêtait les caravanes. Il existe une autre forme de ce mot : mouli pléri, moulo voulant dire «le mort» et cette expression désigne donc un cimetière. Début 2015, le Maire de Champlan, en Essonne, a refusé l’enterrement d’un enfant rom sur sa commune ! L’on sait toute l’indignation que cette conduite a suscité, tant dans la presse que de la part de nombreux élus, principalement de gauche mais aussi certains de droite. Cet hommage rendu à cet enfant et à sa maman a permis que le petit soit enterré dignement au bout du compte.

Amnesty International nous dit aujourd’hui «Nous voulons une place, un pléri, pour vous». Mais c’est bien là tout le problème : pour nous, l’existence, c’est un «non-lieu» constant, et pas seulement au sens juridique du terme. Le Maire de Champlan, mis en cause par le Défenseur des Droits, a obtenu un non-lieu, et dès qu’un acte de violence est commis à l’encontre d’un Rom, cela se termine aussi par un non-lieu. Même chose lorsque l’on veut poser une petite caravane : pas ici, il faut aller ailleurs ! Encore une fois un non-lieu !

Même pour la mémoire, il y a «non-lieu». Jacques Debot l’avait dénoncé dans un article sur son blog Médiapart intitulé «Ni drapeau, ni dicklo, ni micro pour évoquer la mémoire des Roms assassinés à Auschwitz» (2). Là-bas, le 27 janvier dernier, le drapeau des Roms était absent, aucun micro n’a recueilli la parole des rescapés roms et, là où les Juifs présents portaient la kippa, le dicklo, foulard traditionnel que portent les femmes roms avant de leur donner, lorsqu’il est usé, à leurs hommes qui le portent autour du cou, n’était porté par personne. «Non-lieu» pour le souvenir une fois encore. Aujourd’hui, c’est ce qu’Amnesty donne aux Roms, une place, un «lieu» pour la mémoire, et c’est très important.

Aline Archimbaud et Jacques Debot

Hier encore, a précisé Jacques Debot, il n’a pas pu écrire pour le rassemblement d’aujourd’hui le discours qu’il avait prévu de prononcer, et c’est parce qu’il a dû consacrer ce temps en lieu et place à réagir contre «cet abruti de chauffeur de bus de Montpellier» qui a préconisé un bus spécial pour les Roms qui, selon lui, sentiraient trop mauvais ! Révolté, et il y avait de quoi l’être, par l’attitude de ce syndicaliste Force Ouvrière, Jacques Debot a téléphoné au leadership du syndicat, où son interlocuteur semblait fatigué d’avoir déjà dû répondre à moult protestations depuis la parution de la nouvelle dans la presse.

Ayant souhaité une réaction publique et officielle de Jean-Claude Mailly, le Secrétaire Général de Force Ouvrière, devant ce scandale qui avait pris une envergure non plus locale mais nationale voire européenne, Jacques Debot a entendu tout le contraire de la part de son interlocuteur. «On ne va tout de même pas le mêler à ça … Notre collègue ne l’a peut-être pas fait exprès, il n’a peut-être pas dit ça en fait !». Oh que si. Renseignements pris auprès de la publication qui avait publié les propos la première, Jacques Debot n’a pu qu’entendre que l’individu avait été enregistré et, quand bien même, il a répété et confirmé quatorze fois de suite les mêmes paroles aux journalistes. Mauvaise excuse donc.

Ultime faux-fuyant : «Mais non, on n’en veut pas aux Roms ! C’est juste que là où on veut les déposer, y’a pas de goudron et en plus on peut pas s’arrêter !». La réplique de Jacques Debot a été, et c’était la moindre des choses, à la hauteur de l’affront : «Vous vous foutez de moi ou quoi ? C’est un voleur de poules qui vous parle, alors maintenant qu’on a le goudron et les plumes, on va pouvoir s’expliquer !»

Devant le mutisme de Jean-Claude Mailly, Jacques Debot lui a adressé une lettre ouverte en écrivant notamment : «C’est pourquoi, nous lui demandons quelle pourrait être l’indication portée au fronton des véhicules pour indiquer aux Montpelliérains, aux visiteurs et aux touristes que ces bus-là sont réservés aux Roms ? Faudra-t-il réunir une commission pour décider si l’affichage au fronton lumineux des bus portera un R comme Rom ou un Z comme Zigeuner qui signifie Tsigane ? Et pour l’interdiction, un Z barré et un R barré ?

Comment seront désignées les lignes réservées au non-Roms ? Combien de lignes assureront à la fois le double service avec doublement des véhicules ? Faudra-t-il instaurer une double billetterie avec paiement sans contact, sachant que le contact peut donner la gale ?

Qui est Rom, qui n’est pas Rom ? Les Gens du Voyages seront-ils concernés par l’interdiction ? Les métis pourront-ils utiliser indifféremment les bus marqués G et les bus marqués R ? Quelle navette prendront celles et ceux qui n’ont qu’un seul grand-parent rom ? La justice pourra-t-elle en cas de litige recourir aux tests génétiques ?» (3)

Toujours pas de réponse du leader de la centrale syndicale …

Cela dit, si vraiment l’on veut accuser les Roms de sentir mauvais, pourquoi ne pas d’abord se demander les raisons pour lesquelles il en est ainsi ? C’est facile à comprendre : parce que dans les camps, ils n’ont pas accès à l’eau, et pour en trouver, ils doivent parcourir des kilomètres, sachant par ailleurs que, lorsqu’on vit avec ses enfants, on n’a pas besoin de juste deux ou trois litres d’eau mais vingt-cinq, trente, voire quarante litres ! Et sinon ? On ne peut pas se laver, alors en effet, on dégage une odeur de pieds, ou bien d’aisselles.

Une solution existe, qui est de nettoyer chaque soir au Karcher les bus ayant transporté des Roms, comme on le fait des véhicules militaires, et le problème est réglé. Mais ils n’en veulent pas !

Toutes les bouches d’incendie ont été retirées, pour que les Roms ne viennent pas y puiser de l’eau, et ailleurs, c’est à la pelleteuse que l’on bouche les chemins pour que les Roms ne puissent pas accéder aux rares points d’eau qui restent. «Voilà comment on traite les Roms en France ! Voilà le scandale qui passe aujourd’hui !» Il ne faut plus se contenter de petites fêtes, estime Jacques Debot ; il faut interpeller nos camarades socialistes et communistes, et il faut leur dire «Maintenant, ça suffit !», «Dosta!» comme on le dit en romani et dans certaines langues slaves.

C’est vrai aussi des associations qui touchent de nombreuses subventions et que, malgré tout, l’on n’a pas beaucoup vues à l’œuvre l’hiver dernier, alors qu’avaient lieu des expulsions malgré la trêve hivernale et que c’était leur travail de faire respecter les droits ! La loi, on s’en moque, et voilà encore un «non-lieu». Aujourd’hui au moins ici, les Roms ont un lieu de parole pour se faire entendre.

Pour conclure, Jacques Debot a relevé que la Journée internationale des Roms avait eu lieu le 8 et que nous étions aujourd’hui le 11 … Où est la justification ? Elle est dans le tarot des Bohémiens, nom que les Français donnaient jadis aux Roms qu’ils croyaient venus de Bohême, et dans ce tarot, la carte «11», c’est la force. C’est la jeune femme qui ouvre la gueule du lion, et cela pourrait donc être aujourd’hui celle de la pelleteuse, cette jeune femme qui porte sur la carte un chapeau en forme de 8. Les deux chiffres étant réunis dans le tarot des Bohémiens, cette double date est donc un symbole, celui de la force des femmes roms, et c’est aussi pour cela que cette journée est une grande fête.

«Comme on dit aux Parisiens, vous avez pris la Bastille, vous la gardez. Et quand on a pris la Bastille, on la garde. Et on garde la République. Et on garde son symbole. Nous, on a peut-être pris quelques poules, mais surtout, faites attention au coq, le symbole de la République, qui est menacé en ce moment.»

Tous les bons républicains qui sont ici, ceux qui viennent de Roumanie, de Bulgarie, de Macédoine, de partout en somme, Jacques Debot n’a eu enfin qu’une chose à leur dire : Vivent les Roms, Vive la République, et Vive la France !

Si dans deux ans …

Après une courte mais percutante prestation du jeune lycéen et rappeur rom Spartacus, Julie Heslouin a clos le rassemblement en remerciant tous les intervenants, en particulier les Roms.

«Aujourd’hui, l’important, c’est de donner un avenir aux Roms, leur permettre de sortir des bidonvilles en leur donnant une place en France.»

Spartacus

Julie Heslouin rappelle que, dans les années 1960, des bidonvilles existaient déjà, qui abritaient Algériens, Portugais et même Français, ces bidonvilles que l’on a réussi, avec la volonté politique, à faire disparaître pour insérer tout le monde dans la société.

Le défi est lancé : si dans deux ans, nous nous retrouvons à nouveau ici, faisons en sorte qu’à ce moment-là, la situation ait également changé pour les Roms.

(1) http://france3-regions.francetvinfo.fr/aquitaine/emissions/les-documentaires-en-aquitaine/actu/chakaraka.html

(2) http://blogs.mediapart.fr/blog/jacques-debot/290115/romstorie-ni-drapeau-ni-dicklo-ni-micro-pour-evoquer-la-memoire-des-roms-assassines-auschwitz

(3) http://blogs.mediapart.fr/blog/jacques-debot/100415/romstorie-le-syndicat-force-ouvriere-peut-il-encore-sentir-les-roms

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One comment on “A la Bastille avec Amnesty, «Une place pour les Roms»

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This entry was posted on 16/04/2015 by in Amnesty International, Roms.

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